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l'Ecran Miroir
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Sorcière : Cinq jours en enfer
Sorcière : Cinq jours en enfer

 

Synopsis : Angleterre, 1665, la chasse aux sorcières et la Grande Peste font rage en Europe. Une jeune veuve, Grace Haverstock, est hantée par le suicide récent de son mari, Jospeh. Après avoir refusé les avances de Pendleton, le notable du comté, celui-ci fou de rage et de jalousie l'accuse d'être une sorcière.

Depuis son très bon the Descent, série B horrifique brute de décoffrage appuyée sur un sous-texte pertinent, Neil Marshall, au lieu de progresser et d’affirmer son statut de réalisateur à suivre, semble s’être fourvoyé et a multiplié les échecs cuisants. Centurion avait pourtant de quoi plaire sur le papier (avec notamment un bon casting) mais se montrait rarement convaincant. Quant à son avant-dernier rejeton, un remake opportuniste d’Hellboy, il a été très fraîchement accueilli.

Qu’à cela ne tienne, notre cinéaste écossais ne s’avoue pas vaincu pour autant. Flanqué de son épouse, la comédienne Charlotte Kirk, ils vont adapter une histoire de sorcière dont elle tiendra le premier rôle. La conjoncture se prête à un récit rappelant le traitement des femmes dans les siècles obscurs, et cela semblait adéquat de procurer un rôle féminin fort à sa complice : seule face à l’adversité (l’exploitation des manants par les notables, le veuvage) et aux circonstances (la menace permanente de la peste qui rôde dans les communautés et engendre peurs ataviques et exactions cathartiques), elle se dressera sur l’autel de la Justice devant ses bourreaux obtus et leur jettera son inébranlable volonté à la figure. Accusée, comme nombre de ses paires, de tous les maux, elle puisera en elle les forces lui permettant de demeurer inébranlable, fidèle à ses principes, mère-courage et femme fidèle. Et quant à la douleur irrésistible qu’on lui promet, que pèsera-t-elle face au pouvoir de sa détermination ?

Deux contextes historiques viennent se télescoper dans les premières minutes du métrage avec le banc-titre repris dans le résumé : l’épidémie de peste et la chasse aux sorcières.

La première interpelle immédiatement ceux qui ont quelques bases historiques : lorsqu’on évoque généralement la Peste Noire, ou Grande Peste, on parle de la pandémie qui frappa l’Europe au cœur du XIVe siècle, se répandant des ports méditerranéens jusque l’intérieur des terres, et qui décima jusqu’à la moitié des peuples de cette partie du monde (l’Asie et le nord de l’Afrique étant également touchés). La grande peur consécutive à la propagation irrépressible du fléau entraîna des réactions vindicatives contre plusieurs communautés  ciblées, souvent opportunément (principalement les Juifs implantés dans les régions méridionales), une résurgence d’un certain sentiment religieux mêlé à un désespoir terrible et toute une litanie de tentatives de remèdes absurdes liés à une méconnaissance globale des mécanismes du corps humain. Mais surtout, dans des territoires déjà régulièrement frappés par la famine (liée aux rigueurs de l’hiver, aux impôts galopants et aux nombreux conflits comme la Guerre de Cent Ans, chaque cause entraînant les autres), l’image de la mort affecta profondément les mentalités : les cadavres s’empilant ici et là, chacun ayant perdu au moins un proche, tous les survivants grandirent dans un monde morbide et pourrissant avec des possibilités d’avenir de plus en plus restreintes.

Sorcière : Cinq jours en enfer

Or, Marshall & consorts choisissent plutôt de se pencher sur le XVIIe siècle en Angleterre, ce qui peut paraître déplacé mais pas inexact en soi, car si l’épidémie a été particulièrement mortelle autour de 1350, elle a connu de nombreuses répliques localisées jusqu’au XIXe siècle. Initiative qui demeure réaliste lorsqu’on aperçoit la tenue de certains thanatopracteurs dotés de leur masque à bec si caractéristique (et, avouons-le terriblement troublant). Cela ne change pas grand-chose à l’affaire : les connaissances médicales ont peu progressé, les cadavres jonchent les rues, la misère frappe toujours autant les classes laborieuses et les boucs émissaires ont bon dos. Or, à ce sujet justement, depuis la fin du Moyen-Age, le coupable idéal, celui sur lequel il est de bon ton de faire porter la responsabilité des fléaux frappant la société, passe insensiblement des Juifs (assez minoritaires dans les pays du Nord de l’Europe) aux… femmes. Ce sont d’abord les plus âgées et les plus sages d’entre elles qui sont pointées d’un doigt accusateur : celles qui réussissent à trouver des remèdes là où les docteurs échouent, au lieu d’être remerciées ou admirées, sont déclarées au moins suspectes – et l’Eglise n’a jamais apprécié le moindre mouvement envers l’émancipation féminine. Haro sur les femmes célibataires, donc, solitaires et/ou savantes !

Là encore, on peut s’interroger sur la date choisie, car à cette époque la chasse aux sorcières était en train de se tarir et les défenseurs de la cause féminine commençaient à faire entendre leurs voix. Toutefois, on a continué à brûler des « sorcières » jusqu’à l’aube de la Révolution, c’est donc tout à fait plausible.

Sorcière : Cinq jours en enfer

Et dans ce cas, le film s’ancre dans un véritable sous-genre, régulièrement porté à l’écran avec la célèbre affaire des sorcières de Salem (autres rivages, autres temps mais mœurs non moins arriérées). Cependant, plusieurs métrages ont illustré le phénomène au Moyen-Age, en s’intéressant par exemple aux Inquisiteurs (le plus notable étant sans aucun doute le Nom de la Rose). La littérature s’en est également donnée à cœur joie et les exemples sont légion ; on pourrait par exemple évoquer le très beau Indulgences de Jean-Pierre Bours (HC Éditions 2014) qui se déroule en Allemagne au début du XVIe siècle. Déjà : une mère et sa fille, une femme savante et indépendante face à la bêtise complaisante des hommes.

Sous couvert de dénoncer l’incontestable (quoique en grossissant maladroitement les chiffres), le scénario co-écrit par le réalisateur et son actrice de cœur se calque sur ce schéma, venant automatiquement susciter l’indignation voire le dégoût tout en réveillant le petit voyeur pervers en chacun de nous. Peu habitué aux subtilités dans la réalisation, Marshall avance dans son récit sans fioriture ni excès de symbolisme (même s’il se laisse aller à quelques poses christiques lors de certaines séquences de torture), avec des développements cousus de fil blanc : Grace Haverstock est jeune et belle… et veuve. La peste a emporté son mari et le seigneur du coin vient aussitôt quémander son loyer ; il ne lui faudra pas longtemps pour lui suggérer qu’elle pourrait tout à fait payer en nature, et elle ne se fait aucune illusion sur ce que dissimulent son regard torve et ses allusions salaces. Mais voilà : Grace est fière et fougueuse, et surtout elle s’est forgé un principe depuis qu’elle a vu sa mère soumise à la question et brûlée vive pour sorcellerie. Elle refuse donc formellement, et le notable n’a d’autre recours que de l’accuser de sorcellerie, trouvant facilement quelques témoins. Lorsque des hommes en armes viennent la chercher, elle aura beau se rebeller, tenter de s’enfuir : avec un nouveau-né dans les bras, la fuite s’avèrera impossible. Arrêtée, elle est donc emprisonnée et s’apprête à subir son procès. La longue introduction prend fin, et commencent les jours de captivité, marqués comme autant de chapitres.

Sorcière : Cinq jours en enfer

L’affaire se corse pour Grace qui n’obtient aucune aide auprès de ses rares connaissances – et lorsque son amie essaie de la défendre, elle est aussitôt remise à sa place par un mari brutal. Pire : c’est le juge Moorcroft qui vient officier, celui-là même qui a fait exécuter sa mère ! Abandonnant toute pudeur, soumise aux regards et aux doigts inquisiteurs lors des différents examens, elle s’accroche à ses convictions et proclame que sa volonté ne sera pas brisée. Vêtue de hardes qui s’effilochent à chaque journée de question, sans lit dans une cellule obscure et nauséabonde jouxtant des corps putrides, elle succombe peu à peu aux assauts de la folie avec les fantômes de son mari ou de sa mère qui viennent la hanter, la tenter, avant de se fondre en la personne du Tentateur en Chef, du Roi des Démons, qui non content de posséder son corps, revendiquera son âme… On a les amis imaginaires qu’on mérite.

Les chevalets et les instruments de torture se succèdent à l’écran et la caméra fait des efforts monumentaux pour suggérer l’indicible et montrer l’inmontrable (dans un film grand public) : oui, la belle aura son corps plusieurs fois profané par des outils inventés dans le seul but d’infliger le plus de douleur possible ; non, on ne verra pas grand-chose si tant est que c’est ce qui vous retenait jusque-là, bande de pervers sadiques ! Cela dit, c’est peut-être l’une des nombreuses faiblesses du film, outre une interprétation souvent limite, des décors inconséquents, des effets spéciaux grotesques fleurant bon le vieux nanard : cette sorte de valse-hésitation entre deux tendances, deux genres. Sorcière n’est pas à proprement parler un film d’horreur car il ne fait jamais peur : tout au plus se laissera-t-on aller à deux ou trois sursauts bien téléphonés. Il ne s’adonne même pas au gore, voire au Grand-Guignol quoiqu’il fasse souvent mine de céder à l’appel des amateurs d’hémoglobine et de chair. Il n’entre pas dans le vif du sujet et semble ainsi privilégier l’aspect intimiste d’un drame psychologique, tout en insérant çà et là quelques scènes scabreuses teintées de lubricité sous-jacente. Le personnage de Grace en lui-même est le pivot d’un film complètement raté dans son écriture, multipliant les aberrations et le ridicule : c’est dans sa souffrance, construite comme la Passion, que l’héroïne forge son destin. Evidemment, on se dit qu’elle ne craquera pas, mais l’éventail des tortures promises par le juge est tel qu’on se demande bien comment elle s’en sortira… si jamais elle s’en sort.

Sorcière : Cinq jours en enfer

Le blu-ray offre tout de même un bel écrin à la photographie soignée, aux contrastes subtils, particulièrement détaillée même dans les très nombreux passages en basse lumière : les possesseurs d’une bonne installation pourront presque calibrer leur écran dans les séquences nocturnes. Luke Bryant, chef-opérateur issu de la télévision (il a fait ses armes sur des séries aussi pointues que Black Mirror tout de même), semble avoir un bel avenir devant lui. Comme souvent chez Metropolitan, le disque ne propose que deux options : VOST ou VF, ce qui satisfera l’essentiel des consommateurs. On ne reviendra pas sur le casting, Charlotte Kirk (qu’on avait pu voir dans Ocean’s 8) n’étant jamais convaincante mais ayant au moins l’honneur d’être quasiment tout le temps à l’écran grâce à son mari qui s’escrime à mettre en valeur sa plastique avenante. On reconnaîtra en l’interprète du juge un acolyte de Neil Marshall (il était au casting de Dog Soldiers et Doomsday) : Sean Pertwee dont on reconnaît la voix grave et lancinante du Père dans Equilibrium. Il a au moins le mérite de conférer à son personnage un côté fiévreux et urgent qui lui sied parfaitement.

Ni terrifiant, ni choquant, ni passionnant, Sorcière pourrait n’être qu’une vaine tentative de surfer sur la vague post-#MeToo en reprenant à son compte les codes d’un genre dont les réussites sont rares. Multipliant les aberrations, s’égarant dans des dialogues sans âme, il propose tout de même – et c’est tout à l’honneur de l’équipe créative - de revenir sur un sujet ancien qui fait écho aujourd’hui aux trop nombreuses discriminations dont souffrent les femmes, à l’injustice liée à leur sort trop souvent dépendant de lois archaïques. Son personnage de femme forte, seule et indépendante face à l’oppression et la violence masculines, aurait gagné à être mieux exploité, néanmoins le film suscite, en dépit de ses séquences balourdes, son montage grossier et son interprétation balbutiante, l’idée d’un archétype absolu, d’une figure messianique qui glorifierait un autre idéal féminin que celui qui a trop longtemps été dicté par des hommes.

Sorcière : Cinq jours en enfer

Sorcière – Cinq jours en Enfer est un film d'horreur qui entend se poser face aux meilleurs films Netflix représentant ce genre, comme Velvet Buzzsaw ou His house.

 

Faites-vous votre avis, en DVD, blu-ray ou VOD à partir du 20 mai 2021 en France avec Metropolitan Films Video.

Titre original

The Reckoning

Date de sortie en salles (USA)

5 février 2021 avec RLJ Entertainment

Date de sortie en vidéo

20 mai 2021 avec Metropolitan Films Video

Date de sortie en VOD

20 mai 2021 avec Metropolitan Films Video

Réalisation

Neil Marshall  

Distribution

Charlotte Kirk, Sean Pertwee & Steven Waddington

Scénario

Neil Marshall, Charlotte Kirk & Edward Evers-Swindell à partir de Red Hex, une histoire d’Edward Evers-Swindell & Antony Jones

Photographie

Luke Bryant

Musique

Christopher Drake

Support & durée

Blu-ray Metropolitan (2021) region B en 2.35:1 /110 min