Résumé : Sur cette Terre de l’avenir, le jeu décide du sort des hommes. Tel qui œuvrait servilement dans une colonie industrielle peut devenir, du jour au lendemain, maître du monde, Meneur de Jeu, si le hasard des combinaisons atomiques du minimax en décide ainsi.
C’est ce qui arrive à Leon Cartwright, simple réparateur électronicien. Mais dans ce monde du XXIIIe siècle, l’assassinat légal du Meneur de Jeu est autorisé. Dès son arrivée au pouvoir, Cartwright se sent menacé de toutes parts malgré le corps de policiers télépathes qui est chargé de sa protection.
Encore ne sait-il pas que l’assassin qui le traque n’est pas humain et que rien ne peut l’arrêter…
Loterie solaire est un des premiers romans de Philip K. Dick, édité en 1955 - dans une période où se pressentaient déjà les prémisses d'une nouvelle vague d'écrivains, tandis que ceux de l'Âge d'or s'arc-boutaient à leurs thèmes ou préparaient leur mutation.
Par son traitement et ses implications, il m’a vaguement rappelé les Marteaux de Vulcain, un écrit mineur qui fut le premier texte de Dick que je lus – cela remonte à une éternité. Néanmoins, il va plus loin dans sa réflexion et semble mieux construit, malgré un curieux déséquilibre dans son déroulement.
/image%2F0926365%2F20260813%2Fob_d20905_loterie-solaire-01.jpg)
Après une citation en exergue du premier chapitre tirée d’un texte célèbre de John McDonald (Strategy in Poker, Business & War, p.68 de l’édition paperback chez Norton & Co), Philip K. Dick pose son univers avec méthode et réalisme.
Il dépeint une Terre future assez désespérante, régie par la « Bouteille », machine complexe fondée sur l’aléatoire et qui désigne de temps en temps les heureux élus/promus parmi les citoyens. Afin d’« équilibrer » cette « roulette du destin », on pratique l’assassinat légal au cours de Conventions hautes en couleurs dans lesquelles les candidats font valoir leurs droits.
On y perçoit un arrière-goût provocateur à la Prix du danger, primaire mais percutant.
Il y eut des augures. Dans les premiers jours de mai 2203, les informatrices rapportèrent le passage d’un vol de corneilles blanches au-dessus de la Suède. Une série d’incendies inexpliqués détruisit à moitié la Colline Oiseau-Lyre, un des principaux pivots industriels du système. Une pluie de petites pierres rondes s’abattit sur un camp de travail martien. A Batavia, Directoire de la Fédération des Neuf Planètes, naquit un veau à deux têtes : signe certain qu’un événement d’une incroyable importance se préparait…
/image%2F0926365%2F20260813%2Fob_3e65b5_loterie-solaire-02.jpg)
Ce qui est particulier dans cette description peu originale, c’est la façon dont Dick introduit ses personnages. On sent immédiatement qu’il n’a pas vraiment de sympathie pour les héros forts en gueule de ses collègues de l’époque, les costauds ou les débrouillards qui se jouent des pièges cosmiques et des malédictions divines.
C’est d’abord à Ted Benteley qu’on a affaire, un biochimiste qualifié travaillant au sein d’une des grandes corporations industrielles qui se partagent la mainmise technologique sur le monde.
Un homme compétent mais qui a (déjà) une vision extrêmement lucide (comprenez : désenchantée) sur l’univers qui l’entoure : son cynisme et son dégoût trahissent les penchants de l’auteur et constituent une clef capitale pour la compréhension de l’œuvre.
Ces gens-là savaient faire des choses avec leurs mains, non avec leur tête. Leurs capacités avaient été acquises au cours d’années de travail, de pratique, de contact direct avec les choses. Ils savaient faire pousser des plantes, couler des fondations, réparer les tuyaux qui fuient, entretenir des machines, tisser des vêtements, faire la cuisine. Selon le système de Classification, ils étaient autant de ratés.
/image%2F0926365%2F20260813%2Fob_3d6be9_loterie-solaire-03.jpg)
À côté, Cartwright en antihéros constitue un bien étrange personnage principal, pour lequel il est également difficile d’avoir la moindre empathie. On trouve pourtant, gravitant autour de ces deux singuliers caractères, des individus plus proches de ce qu’on peut lire dans la SF traditionnelle de cet âge d’or, comme Shaeffer, le chef des TP, la Police Télépathe, sorte de garde prétorienne protégeant le Maître du Jeu.
Ou encore Reese Verrick, celui qui a, au départ, la légitimité du hasard : leader puissant et charismatique dont on suivra petit à petit la noble déchéance.
Et puis, encart particulier, une intrigue secondaire vient de temps à autre rythmer le déroulement assez classique du roman (Cartwright est devenu Maître du Jeu, Reese ne supporte pas son éviction et va tout faire pour reprendre sa place tandis que Benteley, qui a prêté serment à Reese alors qu’il ne savait pas qu’il venait d’être destitué, s’en mord les doigts et attend son heure) : une mission secrète à la recherche d’une dixième planète mystérieuse qui pourrait servir de nouveau départ à une humanité sclérosée. Cette dernière fait tache : on croirait presque cette quête comme un passage obligé, une sorte de contrat avec l’éditeur (genre « OK, je prends votre histoire de loterie mais rajoutez-moi un truc spatial ! »).
L’intérêt est ailleurs, dans l’examen des implications d’une société entièrement fondée sur le hasard, avec ces justifications minables qui ont permis la mise en place de systèmes autoritaires (rappelez-vous par exemple les discours d’introduction à Equilibrium).
- Que peut-on faire dans une société qui est entièrement corrompue ? Obéir à des lois corrompues ? Est-ce un crime que de désobéir à une loi infâme ou à un serment vicié ?
- C’est un crime, dit Cartwright lentement. Mais il est peut-être bon de le commettre.
- Dans une société de criminels, avança Shaeffer, les innocents vont en prison.
/image%2F0926365%2F20260813%2Fob_eeab33_loterie-solaire-05.jpg)
Toutefois, Dick rectifie le tir et rentre assez tôt dans le rang. Dès la fin du premier tiers, l’histoire s’emballe et les règlements de compte prennent le pas sur les questionnements de fond. Cartwright est donc Numero Uno et semble l’avoir prévu – ce qui est apparemment impossible, de nombreux spécialistes ayant tenté de truquer la Bouteille sans jamais y parvenir. Verrick veut sa peau et a engagé des moyens considérables pour mettre au point une stratégie imparable (car comment pouvoir assassiner un Maître du Jeu lorsque ses gardes du corps sont capables de lire vos pensées ?).
Et Benteley rumine sa rancœur.
Le grand final aura lieu sur la Lune et tout ce beau monde s’affrontera, tandis qu’un vaisseau franchit les limites du Système solaire à la recherche d’un astre prédit par un illuminé…
Agréable à lire, de facture étonnamment classique malgré quelques éclairs de cette lucidité désabusée qui s’imprimera davantage avec les années, le roman souffre d’une traduction parfois approximative et de quelques coquilles malencontreuses. On sourira devant l’évocation d’un « pistolet-de-poing » comme de ce sport nommé « balle molle » - alors que le soft ball n’a rien d’exotique.
Un livre dans la veine de À la poursuite des Slans de Van Vogt, moins enlevé mais plus dense dans ses implications, où plane déjà l’ombre du grand Dick transdimensionnel.
|
Titre original |
Solar Lottery |
|
Auteur |
Philip K. Dick |
|
Dessins |
|
|
Couverture |
Tibor Csernus |
|
Format |
Poche |
|
Édition |
J’Ai Lu 1974 |
|
Série |
|
|
Collection |
|
|
Édition originale |
ACE Books 1955 |
|
Traduction |
Franck Straschitz |
|
Nombre de pages |
183 |