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Quand je regarde l'écran, l'écran me regarde.

[critique] Dune

[critique] Dune

Avec ce Marathon organisé avec Cachou, Cecile et Yuko, nous avons pu visionner deux facette du talent protéiforme de Lynch. Eraserhead, avec son côté film d’études, présentait un réalisateur doué mais dont les fantasmes visuels et sonores peinaient à convaincre. Elephant Man, d’une facture plus classique, jouait davantage la carte de l’émotion dans une structure plus linéaire.

Ce n’est pas Dune, projet colossal de 1984, qui allait nous permettre de dresser un portrait exhaustif de ce cinéaste hors norme.

[critique] Dune

Ce film, je l’aime, au moins autant que je l’avais trouvé ridicule, surfait, maladroit et boursouflé à l’époque de sa sortie. Comment expliquer que, chaque fois qu’il repasse sur les écrans, je me précipite ? A quoi cela tient-il ? Peut-être l’attrait pour le cinéma de David Lynch, dont j’ai appris à apprécier par la suite ses œuvres plus personnelles. Peut-être le potentiel gigantesque du projet, dont on a l’impression de ne voir que des ébauches. Peut-être le caractère définitivement décalé de la plupart des scènes où ce diable de cinéaste semble reprendre (avant de les flinguer) tous les poncifs du cinéma d’aventures et de science-fiction.

Objet étrange et fascinant, parfois risible, parfois grandiose, fruit d’un travail titanesque sur l’une des adaptations les plus casse-gueule qui soient (Lynch y a consacré plus de trois ans de labeur et, malgré un excellent démarrage la semaine de sa sortie, n’a pas atteint les bénéfices escomptés – ce qui a coupé court au projet de suites adaptés du Messie de Dune  et des  Enfants de Dune), le roman fleuve de Herbert est ici condensé à outrance, d’où les voix off (et cette technique très imparfaite mais finalement géniale de voix intérieure, qui agrandit l’espace filmique), les très nombreuses ellipses, les compressions temporelles et cette sensation de voir un casting monumental passé à la moulinette : Linda Hunt, Virginia Madsen et Max von Sydow ne font que des apparitions, Jürgen Prochnow et José Ferrer sont à peine plus présents à l’écran. Les fans apprécieront les performances de Brad Dourif et Patrick Stewart (ça fait tout de même bizarre de voir le professeur Xavier se battre à cheval sur un ver des sables). On remarquera aussi la présence de Freddie Jones, d'Everett McGill et de Jack Nance qui montre que Lynch aime s’entourer de ceux qu’il connaît. Tout de même, quand on pense au projet original de Jodorowsky qui voulait engager Salvador Dali comme Empereur et Orson Welles pour le rôle du Baron, il y a de quoi gamberger… Que donnera le film de Villeneuve ? L'avenir (proche désormais) le dira.

[critique] Dune

Si les effets spéciaux visuels font sourire (surtout le déplacement des vaisseaux en incrustation ou les tirs des canons laser qu’on croirait issus d’un épisode de San Ku Kai), certains autres, comme les vers des sables, tirent leur épingle du jeu, malgré la répétition de certains plans. On se rend compte que Lynch ne s’est pas contenté de placer des images de décors futuristes (mal mis en valeur à cause des problèmes liés à la construction de ceux-ci : les 80 plateaux bâtis en dur se sont révélés inadaptés aux caméras prévues, d’où une impression de platitude et de statisme navrant dans les scènes d’intérieur) au contraire, mais s’est concentré sur les personnages-clefs, donnant à McLachlan un rôle sur mesure, celui d’un Messie en proie au doute mais rattrapé par son destin. La litanie des questions que se posent les personnes qui croisent sa route (« Est-il l’Elu ? ») peut agacer, mais elle confère à l’ouvrage un aspect décalé, plus mystique que véritablement SF. Du coup, si on y adhère, le film passe assez facilement et on se surprend à trouver la fin christique expédiée trop vite. 

Pas vraiment une réussite du cinéma de SF, mais une œuvre intrigante qui gagne à être vue – et dans de bonnes conditions.

[critique] Dune

Le DVD collector se présentait dans un beau boîtier noir en carton glacé, qui fait très chic (même si on y laisse des empreintes). 3 DVD, le 3e contenant la version de 188 min conçue pour la TV, reniée par Lynch qui avait choisi le pseudonyme de Judas Booth pour le remplacer au générique (avec environ une demi-heure supplémentaire mais une bande son en 2.0).

C’est la version cinéma en VOST DTS qu'il faut bien sûr privilégier. Les basses sont très présentes, le son a beaucoup d’ampleur avec certains bruitages qui deviennent plus évidents que sur les précédentes versions (à oublier définitivement, d’autant que le blu-ray est déjà là), ce qui n’empêche pas les dialogues d’être parfaitement clairs ; la musique de Toto et Brian Eno, en revanche, reste en retrait. On se rend compte alors à quel point le doubleur de McLachlan faisait du bon travail – d’ailleurs, la VF m’avait laissé plutôt de bons souvenirs et conférait plus de noblesse à certains noms ou tirades.

L’image est à des lieues de ce qui préexistait sur ce support, malgré un contraste perfectible et quelques défauts sur les scènes brumeuses. Mais les intérieurs sont magnifiques, notamment ceux de la maison Atréides ou du palais impérial. La richesse des costumes ducaux jouit également de cette restauration bienvenue et l’on tire mieux parti des ambiances colorées propres aux différents lieux (dominante verte pour Giedi Prime, berceau des Harkonnen, orange pour Arrakis/Dune, dorée pour le palais de l’empereur).

Le blu-ray Universal n'est pas transcendant mais sa VO en DTS HD Master Audio a plus d'impact et élargit sensiblement l'atmosphère sonore (on perçoit des sifflements supplémentaires lors des scènes de combat, et plein de petits détails dans les séquences intérieures). Grâce à une palette de couleurs étendue, les costumes et surtout les décors en dur flamboient littéralement ; à l'opposé, les pustules glaireuses du baron sont encore plus dégueu. 

Titre original

Dune

Date de sortie en salles

6 février 1985 avec AMLF

Date de sortie en VOD

10 août 2016

Date de sortie en vidéo

3 décembre 1998 avec Universal

Photographie

Freddie Francis

Musique

Toto & Brian Eno  

Support & durée

Blu-ray Universal (2010) en 2.35:1 / 137 min

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N
Thanks for sharing this movie review with us. I like watching thriller films and I will watch this for sure. I am a great fan of Hollywood movies. I will get back to you shortly with my review on this. Keep posting more updates in your blog.
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P

@cachou Un producteur peut très facilement empêcher un réalisateur de faire un bon film en ne lui donnant pas un droit de regard sur le montage. En plus, je pense que Lynch était trop jeune pour un
projet aussi pharaonique. C'était son troisième film. Il pensait naïvement qu'il pourrait faire à peut près ce qu'il voudrait. Que les De Laurentiis père et fille seraient comme Mel Brooks. En plus
le tournage a été catastrophique. Des décors on été détruits, le retard s'est accumulé. Lynch s'est fait bouffer. C'est également arrivé à Kubrick pour Spartacus qui en plus devait gérer le fait
que son producteur était son acteur principal.


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V


Oui, c'est l'avis général. Mais je comprends Cachou car ça ressemble parfois à une mauvaise excuse ; en revanche, il suffit de voir ce que ces réalisateurs sont capables de faire une fois qu'on
leur accorde (ou, comme Kubrick, qu'ils s'accordent eux-mêmes) la liberté nécessaire à l'accomplissement de leur oeuvre pour être d'accord. Cela dit, quand on voit ce que certains petits
débrouillards ont su faire à une époque où la censure était énorme, les studios tyranniques et le budget pas toujours conséquent pour se demander s'il ne suffit pas parfois d'avoir de
l'inventivité, à défaut de génie.



J


@Vance : excellente critique, tu retranscris très bien certaines de mes impressions, car il y a des qualités qui émergent indéniablement de ce ratage gargantuesque. Mais ce ne sont que de
précieuses reliques...


@Cachou : compte tenu des conditions de production, Lynch ou n'importe quel autre réalisateur ne pouvait pas faire grand chose. Une superproduction comme celle-ci peut très facilement devenir
ingérable sur le terrain, il ne s'agit pas seulement de retirer le film des mains du cinéaste au moment du montage, mais du tournage lui-même catastrophique. Terry Gilliam l'appris à ses dépends
pour Le Baron de Munchausen. Mais il a utilisé ces contraintes de manière magistrales (voir la séquence sur la lune peuplée de deux acteurs au lieu des milliers des figurants) car il a
pu utiliser son expérience sur des tournages précédents, surtout sur le gigantesque Brazil. David Lynch n'avait pas cette expérience. Même si les effets spéciaux étaient son fort, ce qui
explique pourquoi Lucas voulait faire appel à lui pour Le Retour du Jedi, quand on voit ceux de Dune (bricolés par une boite mexicaine pour deux sous), il y a de quoi se tirer
une balle tellement c'est mauvais, on dirait un film des années 50, très loin de la poésie des surimpressions d'Eraserhead et Elephant Man.



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V


Merci Jérémy, tu sais combien j'apprécie tes participations.



C


Juste une question (qui n'est pas une attaque ni rien mais vraiment un truc que je me demande): est-ce qu'un bon réalisateur ne peut pas tirer un bon film des contraintes de studio qui ne lui
laissent pas les mains libres? Parce qu'on dit souvent, pour des films moins appréciés de réalisateurs reconnus, qu'ils sont sortis comme ça parce que le réalisateur n'a pas eu les mains libres
(on avait déjà dit ça pour Kubrick). Mais est-ce qu'un "génie" ne pourrait pas transformer en or aussi un exercice aussi strict et imposé qu'un film que ses producteurs veulent diriger? Est-ce
donc réellement une excuse que de ne pas réussir un film dans ces conditions?


(je n'ai pas -encore?- de réponse à cette question je dois dire, c'est un truc que je me demande suite à cette remarque vue plusieurs fois à propos de Lynch)



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Y


3 ans après (oui, j'ai le sens de la nuance...) Mon article sur Dune est enfin publié !!


 


PS :Je ne t'ai pas répondu par mail mais je suis allée voir le lien que tu nous avais donné au sujet du livre.. Effectivement, c'est plutôt troublant ;)


 



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V


Je vais m'empresser de voir ça. Oui, j'ai commandé le livre, lecture peut-être pendant les vacances.



C


Jolie critique! Je n'avais pas réussi à rentrer dans le film lorsque je l'ai vu il y a deux ans (comme Cachou je
m'étais surtout ennuyée) mais j'avais bien aimé certains moments, certaines images... sans vraiment savoir pourquoi non plus. Kyle MacLachlan est très bien, mais c'est sûr que dans l'ensemble on
sent bien trop que Lynch n'avait pas les mains libres et l'histoire piétine et est assez brouillonne.



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V


C'est vrai que c'est ce qui se dégage en général : un fort potentiel mais une impression de gâchis dûe à des impératifs de production.



D


Oui, je songerai à mettre mes impressions ici-même.



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V


C'est fort aimable de ta part de nous en faire profiter. Merci d'avance.



D


Ah le film maudit ! Difficile de réagir à ton article car je ne l'ai vu qu'une seule fois, y a 13 ou 14 ans ! Pourtant je possède le même coffret DVD que toi, jamais ouvert... Un jour, je m'y
replongerai.


(je suppose que j'ai peur de voir Lynch face à ses - ou plutot des - limites)



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V


Ce jour-là, fais-moi signe !



P


Bonjour,


 


Je viens de voir aujourd'hui que la cinémathèque francaise organise actuellement une retrospective sur David Lynch. C'est tout le mois d'octobre donc ca a déjà commencé mais le programme.
Malheureusement certaines conférences son déà passées. Le 13/10 Lynch venait commenter lui même ses courts métrages. Mais il reste encore des choses interressantes à voir. Par exemple il y aura
une nuit Twin Peaks. Il est également possible de voir On The Air, une autre série de Lynch; Bref, pour ceux qui sont sur Paris et qui peuvent se déplacer, ca vaut le coup.


 


http://www.cinematheque.fr/fr/dans-salles/hommages-retrospectives/fiche-cycle/david-lynch,285.html



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V


Ah Pitivier, te voilà devenu un visiteur régulier ! Je t'en remercie.


Quel dommage que je ne sois pas Parisien ! J'ai pu voir quelques photos postées par un ami du Palmarès sur la présence de Lynch à la Cinémathèque. En plus avec mon  mollet en compote, hors
de question de me déplacer ce week-end. Je me contenterai de rêver devant mon écran...



A


Vance, j'ai pris grand plaisir à lire cette critique. Moi qui pensais avoir tout lu sur ce film (pour lequel j'ai développé une collectiomanite aigüe), je continue à en apprendre tous les jours.


Je ne puis qu'approuver l'idée de transgression du genre et des canons visuels attendus par le public. Je sais qu'il est inévitable chez beaucoup de gens de se poser la question rituelle :"a-t-il
bien vieilli ?" ou "est-il moderne ?"... Mais c'est peut-être bien son "inactualité" et cet archaïsme volontiers cultivé par les costumes qui me le rendent attachant.


Le caractère statique de certains plans, le hiératisme des personnages et cette dialectique entre le confinement des décors intérieurs (pour des raisons techniques comme il est précisé ici) et
les vastes perspectives des paysages participent de ce caractère esthétisant et un peu théatral qui me fascine tant.


1984, c'est 2 ans après Blade Runner ... C'est l'année de Terminator. Et c'est déjà 7 ans après Star Wars ! Pourtant, par certains côtés, le film présente des maladresses digne de la Sci-fi
antérieure à Solaris ou au 2001 de Kubrick ...


Des raisons objectives et documentées expliquent cet étrange décalage. L'histoire des scenarii successifs qui se sont succédés entre 1972 et 1983, tout comme la poigne de DeLaurentiis, les aléas
techniques ou la propre inexpérience de Lynch expliquent beaucoup de choses...


Néanmoins, je crois que si il doit y avoir "décalage" c'est avant tout entre un public aux attentes convenues et un cinéaste, un artiste, qui voyait dans son travail l'expression d'une
sensibilité esthétique plutôt que l'illustration plate et fidèle d'un roman.


À mes yeux le film de Lynch souffre d'un charcutage scénaristique si profond qu'il ne peut être regardé autrement que comme une ébauche, brillante mais infirme, de ce qu'aurait pu et du être ce
film. Je ne veux pas trop m'étaler là-dessus, ce n'est pas l'endroit, mais la lecture attentive des 7 scenarii successifs (1981-1983), les scènes coupées (qu'on trouve en plus grande quantité
dans le blu-ray US) et les témoignages laissés dans la presse comme dans les livres (notamment celui spécialement consacré au film par Ed Naha) montrent combien le film est un ersatz de ce qu'il
aurait du être. Et ce n'est pas le calamiteux montage de la soi-disant "version longue" télévisée qui pourrait nous aider à l'imaginer.


C'est d'ailleurs ce que font les fans depuis plus d'un quart de siècle au travers de nombreux fan edit du film (c'est sans doute l'un des films fétiches de ce secteur du fan labor).


Aussi, que peut-on dire d'un film que l'on sait amputé ? On peut par exemple constater son incroyable survivance dans l'industrie du jeu, la musique pop ou d'innombrables aspects de l'imagerie
SF. Il partage d'ailleurs avec cet autre "génial ratage" que fut le projet de Jodorowsky l'étrange privilège d'avoir suscité et stimulé une créativité sans commune mesure avec son échec
commercial (ou son avortement).


De Dune, vu par David Lynch, il restera donc des images, une esthétique (quasi-steampunk), une musique, une atmosphère, des étrangetés scéniques, un jeu parfois baroque et un usage non moins
décalé de la voix intérieure. Il n'est donc pas étonnant qu'une telle oeuvre se soit fait une réputation de film culte tant auprès de la scène underground que du grand public.


Abhorré par certains, fétiche pour d'autres, rarement oeuvre inachevée et mal aimée par son propre auteur aura autant déchaîné les passions.



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V


Bonjour Aska, j'ai pris grand plaisir à lire ton (excellent et très long) commentaire. Bien que je n'aie pas eu connaissance de tous les aléas qu'a traversés la production, j'en ai eu un bref
aperçu grâce au livre de Michel Chion consacré au réalisateur ; déjà, en le parcourant, je m'apercevais que le plaisir que je prenais à voir ce film pourtant mal fichu était également dû à son
immense potentiel, au moins autant qu'à ce style indéfinissable, son casting haut en couleurs et à ses choix de mise en scène.


Merci beaucoup pour t'être penché sur notre modes te défi lynchien.