Résumé : Né du rêve d'un conquérant, le vieux royaume n'est plus que le souvenir de sa grandeur passée. Une poussière de fiefs, de bourgs et de cités a fleuri parmi ses ruines, une société féodale et chamarrée où des héros nobles ou humbles, brutaux ou érudits, se dressent contre leur destin. Ainsi Benvenuto l'assassin trempe dans un complot dont il risque d'être la première victime, Aedan le chevalier défend l'honneur des dames, Cecht le guerrier affronte ses fantômes au milieu des tueries. Ils plongent dans les intrigues, les cultes et les guerres du Vieux Royaume.
L’édition en question de Janua Vera n’est que l’une parmi les neuf existantes (sans compter les rééditions), compilant des nouvelles se situant dans le « Vieux Royaume », l’univers de fantasy développé par l’auteur pour y camper les aventures d’un de ses héros, le tueur à gages Benvenuto Gesufal.
Il est intéressant d’entrer dans cet univers par cette porte : les récits, plus ou moins longs, décrivent des éléments épars constituant les fragments d’une tapisserie représentant le contexte historico-géographique dans lequel vont évoluer plusieurs personnages dans ses ouvrages suivants. C’est dans l’ordre des choses, même si nombre d’auteurs du même genre commencent d’abord par un roman avant de développer l’univers par la suite, par des préquelles ou des séquelles, voire des guides entiers, des atlas ou des lexiques illustrés.
Le propre d'un mystère, c'est d'être sans explication. Je suis riche de questions, et pauvre en réponses.
Paru en 2007 dans sa première édition aux Moutons électriques, il a décroché le Prix du Cafard cosmique l’année suivante, récompensant tant la richesse et la densité du monde dépeint que le style utilisé pour le décrire, aux tournures aussi fantasques que riches, fondées sur un vocabulaire particulièrement pointu.
Sachant qu’il existe des « éditions augmentées » dotées d’une préface spécifique et agrémentées de nouvelles supplémentaires, l’on peut raisonnablement être frustré dès l’abord de l’ouvrage. Ensuite, c’est une lacune qui frappe, et qui s’avèrera souvent gênante tout au long de la lecture : pas de carte du Vieux Royaume, où l’on pourrait situer la Léomance évoquée dans le premier récit, où les autres royaumes, républiques et cités-États des nouvelles suivantes.
Après recherche, il s’agirait d’un souhait de l’auteur, pourtant grand spécialiste du jeu de rôles, mais qui a préféré laisser au lecteur le soin de s’approprier plus « organiquement » les lieux narrés dans ses histoires. Bien entendu, les fans ont réagi et les plus curieux pourront trouver des cartes détaillées des régions mentionnées sur les sites dédiés à l’œuvre de Jaworski. Notez qu’une carte a tout de même été avalisée par ce dernier, celle qui apparaît dans une version en bande dessinée de Gagner la guerre, le roman qu’il a publié ensuite et qui constitue son plus grand succès.
Mais qu'est-ce qu'un rêve, sinon un soupir sur l'eau de nos consciences ?
Le recueil s’ouvre sur la nouvelle éponyme qui met immédiatement en bouche : l’histoire du Roi-Dieu, Léodegar le Resplendissant, au sommet de sa gloire, après avoir conquis des territoires gigantesques – mais qui se trouve rongé chaque nuit par un cauchemar dont il ne parvient pas à trouver l’origine, et qui finira par précipiter sa chute. Le lecteur appréciant les longues phrases emplies de propositions et d’adjectifs sera aux anges : on a parfois l’impression que Jaworski se regarde écrire et prend plaisir à élaborer des tournures sophistiquées, aux termes volontairement désuets, souvent extraits de répertoires spécialisés dans le Moyen-Âge ou la Renaissance.
Au fil des pages, vous tomberez sur des verbes rares comme « se musser » ou issus du vieux français comme « acorser » ou « meschiber », des métiers oubliés comme « mystagogue », « médicastre » ou « gyrovague », des termes attachés au vocabulaire militaire comme « centenier », « lanspessade » ou « coutilier », parfois issus d’autres langues comme « alguazil » ou « housecarl ». Sans oublier des noms de plantes, de pièces de vêtements ou d’architecture. Jaworski s’amuse à les glisser avec une certaine jubilation, allant jusqu’à en extrapoler un sens (chez lui, un « nécrophore » désigne également le dignitaire d’un culte), modifier le genre voire carrément créer un nouveau terme dérivé d’un ancien.
Les dialogues, ciselés, sont rares mais non dénués d’une certaine ironie et permettent d’évoquer des territoires comme l’Ouromagne, Ciudalia ou la capitale impériale Chrysophée, fragments de ce qui ressemble à une vieille Europe coincée entre la Chute de l'Empire romain et le Siècle des Lumières, dans les interstices de laquelle se seraient immiscée une magie ancienne, presque oubliée, mais tenace. Un peu comme une version francisée de sJeunes Royaumes chers à Moorcock.
Flatter une dame, c’est déjà se proposer d’abuser d’elle.
Des territoires qui serviront de cadre dans les textes suivants. Ciudalia, d’abord, qu’on repère très vite comme étant une variante de la Venise du XVIème siècle, république autonome qui est parvenue à s’émanciper de l’empire (provoquant du même coup son effondrement) pour devenir un centre financier, économique et stratégique.
Apparaît alors Benvenuto, ancien soldat, ayant participé à des opérations douteuses lorsqu’il était arbalétrier dans l’armée, et désormais au service d’une Guilde d’assassins. Le type d’homme qui ne se mêle pas de ce qui pourrait lui causer des ennuis, peu ambitieux, recherchant la discrétion qui est la clef d’une vie un peu plus longue que celle de ses congénères. Sauf que là, dans une histoire enlevée pleine de rebondissements (qui donne un habile aperçu d’une opération militaire capitale dans un autre territoire, l’Ouromagne, au nord, peuplée de tribus évoluant dans une ambiance plus moyenâgeuse avec des caractéristiques empruntées aux Celtes ou aux Vikings), il se retrouve engoncé dans une affaire qui le dépasse, et qui touche jusqu’aux plus hauts dirigeants de la Cité. Par sa débrouillardise et son sens de la filouterie, Benvenuto Gesufal parvient à s’attirer la sympathie du lecteur dans une nouvelle qui s’avère toutefois fort longue.
Avec le Service des dames, nous faisons connaissance d’un autre personnage récurrent, plus proche des canons des récits classiques d’heroic fantasy : le Chevalier aux Épines (sans doute le même qui aura droit à une trilogie de romans parue plus tard). Même s’il se déplace beaucoup, au gré de ses engagements dans différentes armées, on le trouve plutôt au cœur de l’ancien empire, le Duché de Bromael et les Marches attenantes. Puissamment armé, doté d’un équipement complet, épaulé par un écuyer expérimenté et un jeune page fougueux, il lui faudra rendre service à la châtelaine du secteur afin de pouvoir emprunter une route vers sa prochaine destination. Une histoire délicate aux paroles riches de sens et qui saura également nous prendre à revers dans sa conclusion.
Cependant, on se retrouve davantage en terrain connu avec ces chevaliers, ces dames de haut lignage, ces questions d’honneur bafoué et ces tournois – souventes fois montrés au cinéma. L’histoire suivante nous permettra de retrouver l’intriguant Ædan de Val d’Aisne, cette fois au second plan d’un récit de survie qui le verra (supposément) succomber sous les coups d’un homme de troupe cherchant à survivre à tout prix. Récit qui pour une fois s’aventurera à la lisière du fantastique (même si la nouvelle avec Benvenuto nous a fait faire connaissance d’une sorcellerie exotique) et nous laissera avec des sentiments mêlés.
Le conte de Suzelle sort du lot : il s’agit d’une petite historiette narrée à la manière des contes d’autrefois, pleine de poésie nostalgique et d’une élégance un peu fanée, sur une jeune fille se languissant après avoir rencontré un curieux individu. Très joli, et qui réussit à éviter tous les écueils du mauvais goût.
Jour de guigne verse franchement dans le comique : l’histoire d’un copiste se retrouvant maudit par un parchemin (et donc plombé par une malchance telle qu’il peut en succomber) et qui servira d’appât pour attraper un tueur en série sévissant dans les quartiers mal famés de la cité. Succulent et épique.
Un amour dévorant reprend le style du conte moral, dépeignant une terrible légende hantant une contrée reculée. Elle permet de fournir davantage d’éléments sur une des religions évoquées dans ces textes, le Culte du Desséché, dont les officiants se consacrent essentiellement à la mort, aux funérailles mais également aux dispositions testamentaires. Une histoire toujours aussi élégamment racontée mais frustrante dans sa résolution.
Pour finir, le Confident prolonge la découverte du culte ci-dessus, avec un témoignage à la première personne, celui d’un jeune homme qui a fait vœu d’Obscurité et s’est volontairement fait enfermer dans les catacombes d’un monastère, dans le noir le plus absolu, le silence et la solitude – parfois troublée par les confessions de personnes qui viennent de temps à autre lui conter leur vie et leurs malheurs. Confessions méticuleusement compilées par un greffier pour des raisons que nous découvrirons à la toute fin, après un twist plutôt réussi.
Mais il est difficile de courir plus vite que le malheur.
Un beau recueil qui parvient à sortir du lot par le raffinement de son style et la diversité de ses textes. Bien entendu, il évoque une époque où les femmes et les petites gens n’avaient pas leur place et où seuls les hommes de haute extraction pouvaient imprimer leur marque (la réalité évidemment était tout autre). Foncièrement, rien d’original n’est à noter dans cet univers empruntant l’essentiel à l’Europe des XIIème au XVIIIème siècles, mais ces petites histoires comportent des morales intéressantes, avec des personnages forcés systématiquement à effectuer un sacrifice (leur enfance, un souvenir, leur honneur voire leur empire).
Prochaine étape dans le Vieux Royaume : Gagner la guerre.
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Titre original |
Janua Vera |
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Auteur |
Jean-Philippe Jaworski |
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Dessins |
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Couverture |
Hervé Leblan |
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Format |
Poche |
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Édition |
Gallimard 2025 |
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Série |
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Collection |
Folio Fantasy |
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Édition originale |
Les Moutons électriques 2007 |
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Traduction |
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Nombre de pages |
489 |