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l'Ecran Miroir

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[critique] la Sapienza : rhétorique de la beauté

[critique] la Sapienza : rhétorique de la beauté

[critique] la Sapienza : rhétorique de la beauté

Cette fois encore, l'opération Cinétrafic m'a permis de me frotter à un film qui avait interpellé les spectateurs au moment de sa sortie en salles (en mars de cette année) mais sans que je puisse me faire une idée. Nanti de deux notes maximales au Palmarès Interblogs, il était de ceux que j'attendais de pied ferme. Sa sortie en DVD chez Blaq Out au 20 octobre 2015 a ainsi pu combler mon attente.

 

Tout d'abord, la Sapienza est un film de festivals : contrairement aux grosses productions cinématographiques  qui drainent les spectateurs en masse dans les complexes ultra-confortables, il s'agit d'une oeuvre conceptuelle, dont la forme est au moins autant travaillée que le fond, de façon à engendrer un style immédiatement reconnaissable tout en titillant l'esprit de ceux qui la regardent par le biais d'incessants coups de coude virtuels. L'épure systématique des décors, la méticulosité des cadrages, obsessionnellement symétriques, l'aspect hiératique des dialogues dont les acteurs se voient contraints de s'acharner sur la moindre liaison, même oralement improbable, la splendeur formelle de la photographie visant à magnifier chaque élément d'architecture tout en soulignant le style propre aux lieux visités : chacun de ces éléments participe d'un tout rhétorique tirant la narration vers une forme rigoureusement stylisée de démonstration. Lorsque les personnages se rencontrent, ils ne se parlent pas mais paraissent réciter, parfois laborieusement, des extraits de traités de métaphysique appliquée ou d'un manuel d'architecture. Si le cinéphile perçoit assez rapidement une certaine parenté avec l'acuité formelle d'un Antonioni (dont Eugène Green se revendique au même titre que d'un Bresson), on a de quoi être malgré tout stupéfait devant ce qui se déroule sous nos yeux, souvent ébloui par l'image et agacé par les discours - mais cet agacement, pour peu qu'on ait une certaine ouverture d'esprit, stimule la réflexion et on y cherche un sens tant dans les relations entre les personnages (tous torturés, souffrant d'un manque inexprimable et se réfugiant derrière des convenances de pacotille et des sourires contrefaits) que dans le but inavoué de la quête entreprise par cet architecte voyageant en Italie sur les traces d'un maître de l'art baroque.

Si les symboles sont évidents, évoqués par le biais de parallèles tangibles et éloquents, on comprend également assez rapidement que la rencontre avec ces deux frère et soeur - l'un empli de passion pour l'architecture qu'il envisage comme l'élaboration d'un modèle divin axé sur la lumière et les êtres, l'autre languissante et exsangue à l'image d'une héroïne romantique - sera le catalyseur qui permettra au mari et à la femme de se retrouver sur un plan qu'ils avaient perdu, de réconcilier leur passé en deuil avec un avenir en question et de briser les barrières qui s'étaient petit à petit dressées entre eux. Face à ces répliques biaisées d'eux-mêmes (Alexandre fera le voyage à Rome avec le garçon dont il fera son élève tout en ré-apprenant de sa fougue juvénile tandis que sa femme demeurera aux côtés de la fille), les deux Français puiseront dans la transmission du savoir et des connaissances la finalité nécessaire à l'éradication de leurs propres doutes existentiels : une quête de la Sapience, cette sagesse oubliée célébrée par les Anciens, mariant le beau et le bien dans une forme de synergie exaltante.

 

Des rives du Lac Majeur aux dômes de Turin et Rome, on peut à loisir prendre cette succession de séquences troublantes au tempo infiniment langoureux comme les pages d'un catalogue consacré à un artiste oublié qui se serait perdu dans la recherche d'un Absolu créatif, ou comme des moments choisis d'une psychanalyse de couple dans laquelle les patients hésiteraient à dévoiler leurs traumas. Ce genre de films perturbe, interroge et enrichit tout à la fois : indéniablement à voir ou à revoir pour peu qu'on ait la volonté de découvrir autre chose qu'une comédie dans l'air du temps (bien que le film parvienne par moments à être indiciblement drôle) ou une saga virevoltante.

Plastiquement sublime, il expose un style qu'on n'oublie pas. S'il peut ne pas convaincre par sa démarche outrée, il démontre qu'on parvient encore à créer des oeuvres singulières au cinéma.

 

 

 

Titre original

La Sapienza

Mise en scène 

Eugène Green

Date de sortie France 

25 mars 2015 avec Bodega Films

Scénario 

Eugène Green

Distribution 

Fabrizion Rongione, Christelle Prot, Adriana Nastro & Ludovico Succio

Musique

 

Photographie

Raphaël O'Byrne

Support & durée

DVD Blaq Out (2015) en 2.35:1 / 104 min

 

 

Synopsis : À 50 ans, Alexandre a derrière lui une brillante carrière d’architecte. En proie à des doutes sur le sens de son travail et sur son mariage, il part en Italie accompagné de sa femme, avec le projet d’écrire un texte qu’il médite depuis longtemps sur l’architecte baroque Francesco Borromini.

En arrivant à Stresa, sur les rives du Lac Majeur, ils font la rencontre de jeunes frère et soeur, qui donneront un tout autre tour à cette échappée italienne.