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Quand je regarde l'écran, l'écran me regarde.

Substance mort : pas d’avenir pour les morts

 

Substance mort

Titre original : A scanner darkly

Un roman de Philip K. Dick (1973), éditions Denoël 1978, Folio SF.

Traduction : Robert Louit.

 

Résumé : Fred est le pseudo d’un inspecteur de police travaillant incognito pour la Brigade des Stupéfiants grâce à un « complet brouillé » qui protège son identité puisqu’il est infiltré dans l’univers des dealers. Un jour, ses supérieurs lui demandent de surveiller un groupe de toxicos gravitant autour de Bob Arctor, connu dans le milieu. Or, Bob Arctor, c’est Fred : on lui demande donc de se surveiller lui-même. Du coup, sous l’effet de la Substance M, cette puissante drogue dont personne ne connaît la provenance, et qu’il consomme avec ses compagnons Freck, Barris, Luckman et son amie Donna Hawthorne (tous dépendants à des degrés divers), il deviendra de moins en moins capable de distinguer les deux faces de sa personnalité…

 

 

Une chronique parallèle de Vance

 

Initialement programmée pour le Défi Philip K. Dick dans lequel Cachou et Jérémy Zucchi sont également entraînés, la lecture de Substance mort complétée par le visionnage de son adaptation au cinéma (A scanner darkly par Linklater, chronique à suivre) a su intéresser Bruce Kraft de la Pellicule brûle. Bien sagement et avec l’enthousiasme qui les caractérise, ils ont déjà publié leurs impressions que vous pourrez retrouver sur les liens suivants :

> le livre + le film sur la Pellicule brûle ;

> le livre + le film en deux articles chez Cachou ;

> le livre + le film en deux articles chez Jérémy Zucchi.

 

Le coin du C.L.A.P. : Commencée assez tôt, la lecture a souffert de mon emploi du temps chargé (pour des vacances, je me suis fixé quelques objectifs ambitieux). Mais Inception a aidé à avancer (on avait pris soin d’arriver tôt) et quelques après-midi ensoleillés et délassants ont complété les fins de soirée ensommeillées.

 

Incipit :

 

C’était un type qui passait ses journées à se secouer les poux des cheveux. Le toubib lui dit qu’il n’avait pas de poux dans les cheveux. Après être resté huit heures sous la douche, debout sous l’eau chaude à souffrir le martyre, heure après heure, à cause de ses poux, il sortait et se séchait, et il trouvait encore des poux dans ses cheveux ; en fait, il en trouvait partout. Un mois plus tard, il en avait dans les poumons…

 

 

Oui, rien qu’avec l’incipit, vous avez une assez bonne idée de l’univers dans lequel vous allez embarquer. Un monde désespéré, empli de toxicos et de paumés, ces freaks qui parasitent la société des bien pensants en s’adonnant à jeux leur ouvrant les portes de paradis artificiels et, bien entendu, illusoires. Dans cette Californie tellement proche de la nôtre, les filles ne portent pas de soutien-gorge, les drogués sont livrés à eux-mêmes et se méfient d’eux-mêmes, attendant la mort  inévitable ou le flic infiltré qui les fera tomber. Et les centres de désintoxication affichent complet.

Ce roman, par le biais de discussions souvent hallucinées mais pleines d’un humour grinçant, promène le lecteur au sein de réflexions pertinentes sur la perception de la réalité, qu’elle soit altérée ou non par l’action des drogues sur le cerveau.

 

p. 282, §4 : Luckman raconte une histoire à Barris.

 

Un jour que j’étais chez elle, une de ses copines s’amène et se met à lui expliquer qu’elle faisait une grossesse nerveuse. Tu veux croire que tu es enceinte, elle lui dit. Complexe de culpabilité. L’opération, le paquet que ça va te coûter, c’est la punition que tu t’infliges. Alors la nana – je l’aimais bien celle-là – lève les yeux calmement et lui dit : bon, eh bien si c’est une grossesse nerveuse, je me ferai faire un avortement nerveux et je paierai en billets nerveux.

 

Le cynisme est la couleur principale d’un récit complètement désabusé où Fred/Bob, poussé par ses supérieurs à se surveiller lui-même, manipulé dans une intrigue dont il ne fait qu’entrevoir la surface, rongé par les effets pervers de la consommation de la Substance M, en vient à douter de ce qu’il perçoit, avant de douter de la pertinence de ce qui l’entoure. Transcendant même la notion d’identité, il se voit soumis à un autoquestionnement sur la réalité et semble accepter la dichotomie qui s’organise lentement dans son propre cerveau, comme allant de soi dans un monde dont il juge sévèrement les valeurs.

 

p. 98, §4 : Fred se demande pourquoi il fait ce boulot.

 

Quel que soit le boulot, qu’est-ce qu’un type connaît de ses motivations profondes ? L’ennui, peut-être ; l’envie que ça bouge un peu. […] Ou alors un mobile positif, mais atroce : avoir vu un être profondément aimé, chéri intimement, un être qu’on a tenu dans ses bras après l’amour, embrassé, protégé, entouré de ses soins et surtout admiré – avoir vu cet être se consumer de l’intérieur, avoir vu l’incendie ravager son cœur puis se propager. Jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un insecte cliquetant qui répétait la même phrase à n’en plus finir. Un enregistrement. Une boucle sur une bande magnétique.

 

Du coup, Fred, le flic brouillé à l’identité nécessairement floue surveille Bob, le dealer/mort en sursis et devient Bruce, le mort animé, insecte ayant fini de se débattre dans une toile trop grande pour qu’il puisse seulement l’envisager dans son intégralité. Pourtant, son rôle sur Terre n’est pas achevé et on attend encore de lui une dernière mission dont il n’a aucune conscience – à moins que…

 

p. 379, §1 : Mike parle de Bob après son sevrage.

 

On n’a guère d’avenir quand on est mort.

 

Dick fait du Dick, s’autocite jusqu’à la parodie – et pourtant, ce roman semble écrit par un autre. On y retrouve ainsi ses obsessions habituelles mais aussi son goût pour un verbiage scientifique didactique (héritage de la SF de l’Age d’or) dont il parsème les chapitres : on y apprend comment fonctionne le « complet brouillé » mais aussi comment réparer le moteur d’une voiture sabotée. C’est d’ailleurs souvent le personnage de Barris (infect et fat, mais dangereux) qui se livre à des tirades ornées de technobabble. D’ailleurs, comme lui (mais plus ouvertement sympathiques), tous ces paumés sont doubles : instruits comme Luckman, flic des Stups comme Bob. Même Donna, leur ange salvateur, cache son jeu. C’est la drogue qui rassemble ces êtres épars, qui les fait rire à des blagues inintelligibles ou comprendre des discussions complètement surréalistes : brisant les tabous comme les inhibitions, elle foule au pied les différences sociales ou culturelles. Mais rien ne sort de cette communauté de l’éphémère, puisque les junkies n’ont pas d’avenir – et en sont, cruellement, conscients.

 

p. 227, §2 : Donna discute avec Bob Arctor des différentes drogues.

 

Qu’est-ce qu’il offre vraiment ce monde, Bob ? Rien qu’un arrêt en attendant le suivant, et ceux de là-bas te punissent ici parce que tu es né mauvais.

 

Parfois drôle, parfois brouillon, parfois poignant, le livre fait mal – comme une révélation sur une maladie ancienne et incurable, insidieuse, une maladie qu’on voudrait nier et qui se rappelle à nous chaque fois qu’un malheur nous frappe. Encore heureux que les personnages laissent peu de marge pour qu’on s’identifie à eux.

 

A souligner une traduction qui me paraît ratée (ou datée : il faut un certain temps pour comprendre que "capsules" désigne en fait des gélules), quelques coquilles et une impression calamiteuse qui fait que de nombreux signes de ponctuation disparaissent en fin de ligne. Je me demande si je ne vais pas opter pour une édition dans la collection "Présence du futur"...



Autres citations :

 

p. 21, §5 : Freck repère Donna dans la rue et cherche à l’aborder.

Elle a peur que je la drague. Faut faire gaffe, quand on aborde une nana dans la rue ; elles sont parées, ces temps-ci. On leur en a trop fait voir.

 

p. 25, §5 : Freck donne son numéro à Donna.

 

Elle le nota laborieusement. Il observa la difficulté qu’elle éprouvait à écrire – elle écarquillait les yeux en traçant un gribouillis poussif… On leur apprend plus que dalle à l’école, songea-t-il. C’est à peine si elle peut lire ou écrire ; et après ? Ce qui compte, c’est les nibards.

 

p. 26, §3 : Freck et Donna ont conclu un deal.

 

Le bonheur, c’est de savoir qu’on a des cachets.

 

p. 47, §2 : Fred se pose des questions sur son existence.

 

En Californie, l’endroit où tu vas, ça ne compte pas : tu retrouves éternellement le même McDonald’s, comme sur une bande qui tourne autour de toi pendant que tu crois te déplacer.

 

p. 83 : Fred discute avec Hank, son supérieur.

 

Il y a des fois où je voudrais devenir fou. Mais je ne sais plus comment on s’y prend.

- C’est un art qui s’est perdu. Il existe peut-être un manuel là-dessus.

 

p. 98, §4 : Fred se demande pourquoi il fait ce boulot.

 

Quel que soit le boulot, qu’est-ce qu’un type connaît de ses motivations profondes ? L’ennui, peut-être ; l’envie que ça bouge un peu. […] Ou alors un mobile positif, mais atroce : avoir vu un être profondément aimé, chéri intimement, un être qu’on a tenu dans ses bras après l’amour, embrassé, protégé, entouré de ses soins et surtout admiré – avoir vu cet être se consumer de l’intérieur, avoir vu l’incendie ravager son cœur puis se propager. Jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un insecte cliquetant qui répétait la même phrase à n’en plus finir. Un enregistrement. Une boucle sur une bande magnétique.

 

p. 227, §2 : Donna discute avec Bob Arctor des différentes drogues.

 

Qu’est-ce qu’il offre vraiment ce monde, Bob ? Rien qu’un arrêt en attendant le suivant, et ceux de là-bas te punissent ici parce que tu es né mauvais.

 

p. 233, §1 : Bob observe Connie pendant qu’elle dort.

 

Les junkies dorment comme le comte Dracula, songea-t-il. Le regard fixe puis, tout  à coup, ils se redressent. Comme un mécanisme réglé pour passer de la position A à la position B.

 

p. 269, §1 : Bob s’adresse aux caméras qui surveillent sa maison.

 

Tout homme n'aperçoit qu'une parcelle infime de la Vérité, et bien souvent, sinon perpétuellement, il se leurre à dessein sur la nature de ce précieux fragment qu'il détient. Une part de lui-même se retourne contre lui et agit comme un autre sujet. Ainsi l'homme se défait-il de l'intérieur. Un homme à l'intérieur de l'homme, ce qui ne fait point d'homme.

 

p. 282, §4 : Luckman raconte une histoire à Barris.

 

Un jour que j’étais chez elle, une de ses copines s’amène et se met à lui expliquer qu’elle faisait une grossesse nerveuse. Tu veux croire que tu es enceinte, elle lui dit. Complexe de culpabilité. L’opération, le paquet que ça va te coûter, c’est la punition que tu t’infliges. Alors la nana – je l’aimais bien celle-là – lève les yeux calmement et lui dit : bon, eh bien si c’est une grossesse nerveuse, je me ferai faire un avortement nerveux et je paierai en billets nerveux.

 

p. 379, §1 : Mike parle de Bob après son sevrage.

 

On n’a guère d’avenir quand on est mort.

 

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J


Robert Downey Jr est GENIAL dans ce rôle, tout à fait d'accord!


Quand à Coulez mes larmes... faut déjà que tu le trouves (hein, Cachou? ), il existe en Omnibus dans le recueil
Aurore sur un jardin de palmes. C'est un roman très particulier, une suite de rencontres faites par un con qui n'en tire rien, mais qui ne sont pas perdues pour autant... Pas aussi bon
que Substance Mort, mais à lire, vraiment.



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V


Tout à fait, il a une facilité hallucinante à interpréter ce pourri, avec une gestuelle terrible. Tout est mobile chez lui, on pourrait presque croire qu'on l'a filmé à son insu en train de
raconter une blague à ses potes.


Je pense que je vais me diriger vers l'achat d'un recueil de nouvelles (je n'en ai lu qu'une de lui) et rassure-toi, je trouverai celui-là. Encore merci.



C


Pour le technobabble (qui est un truc que j'adore, je dois l'avouer), tu ne trouves pas que Robert Downey Jr le fait à merveille? Il est presque aussi bon que le Docteur pour expliquer de manière
intéressante des trucs qui auraient pu paraître imbuvables oralement...


 


"C'est assez douloureux aussi puisque on a l'impression que tout ce qu'il avait écrit auparavant n'était qu'amusement et qu'enfin il se prend au sérieux."


Je ne sais plus si tu as lu "Les voix de l'asphalte". J'adore le Dick de la SF, tu le sais, mais moi c'est ce roman-là qui a été douloureux de ce point de vue-là, parce qu'il était aussi
foutument bon dans le drame. Incroyablement foutument bon. "Pacific Park" n'était pas mal dans le genre aussi.



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V


Tout à fait, je le disais déjà en en parlant avec Jennifer. Il a un côté un peu dégingandé et légèrement hautain quand il déclame ses vérités - il parle de la dope comme s'il était dans le
Roi Lear ! - qui le rendnet paradoxalement sympathique (alors que Barris est objectivement un salaud).


Oui, il semblerait bien que Dick se soit enrichi, densifié avec les (mauvaises) expériences qu'il a traversées. Bon, encore un livre à ajouter, vous m'énervez à la fin ! ;o)



J


J'ai bien aimé le film, c'est original de prendre de vrais acteurs et de les mettre en animation.... Robert Downey Junior est vraiment formidable, comme d'habitude.



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V


Tout à fait. Pas eu le temps d'en écrire quelque chose de concret, mais j'ai vraiment adoré sa performance.



J


C'est vrai ce que tu dis, on sent bien que Philip K. Dick est passé par des épreuves qui ont changé sa manière de penser la SF et d'écrire, prenant de la distance et étant plus près de la
réalité. Ce n'est pas nouveau toutefois, c'est principalement survenu avec Coulez mes larmes dit le policier (écrit vers 1972), comme je l'explique dans un article (je ne sais pas si tu
l'as lu) : http://www.jeremy-zucchi.com/article-34576446.html


Dans ce roman un personnage dit lui-même qu'il est dans une histoire à la Philip K. Dick! Il cite A Rebrousse-temps! Ce sont les personnages, les êtres humains qui ont toujours intéressé
Dick, même dans son questionnement sur le réel et Dieu, ce sont les personnages qu'il a en fait toujours privilégié.


Il a toujours été à l'encontre de la SF de "l'Âge d'or", tirant vers le roman réaliste, insistant sur les personnages, c'est pourquoi il aimait tant les structures chorales, qu'il a abandonné
progressivement au fur et à mesure que ses propres problèmes s'accroissaient. Substance Mort est l'aboutissement de cette unification (presque totale) du point de vue.



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V


Merci pour ces explications éclairées. Je crois que ce livre-là va se retrouver très vite dans ma wish-list.



G


je l'ai depuis la sortie ciné mais je l'ai toujours pas vu (ni le film que j'ai acheté en DVD dés sa sortie)


faut que je me lance...



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V


Je croyais que tu avais vu le film ? Pour le livre, maintenant que tu as lu une bonne partie de ses récits (et nouvelles, ce qui n'est pas mon cas, je ne connais que les romans), tu peux te
lancer.



J


J'aime beaucoup ta critique, que je trouve très juste, même si je ne suis pas d'accord avec toi quand tu dit que Dick fait du Dick, est-ce que c'est par rapport aux références théologiques, ou
simplement par rapport au verbiage SF?


J'aime beaucoup quand tu écris (avec raison puisque l'idée de malédiction originelle qui revient s'abattre sur les hommes est récurrente chez Dick) :


"Parfois drôle, parfois brouillon, parfois poignant, le livre fait mal – comme une révélation sur une maladie ancienne et incurable,
insidieuse, une maladie qu’on voudrait nier et qui se rappelle à nous chaque fois qu’un malheur nous frappe."



Répondre
V


Salut Jérémy. Oui, tu as raison, je crois que je suis allé un peu vite dans ma rédaction. En fait, je trouve que pour tout lecteur de Dick, on s'y retrouve parce qu'on revoit des tournures
similaires, des préoccupations (théologiques, oui, justement  - Donna et Luckman parlent ouvertement de Dieu et de leur rapport à la religion) ; et pourtant, ce livre semble différent, comme
si des décennies s'étaient passées entre ses premiers romans et celui-là. C'est assez douloureux aussi puisque on a l'impression que tout ce qu'il avait écrit auparavant n'était qu'amusement et
qu'enfin il se prend au sérieux.