RÉSUMÉ : Fin du XVIème siècle. William tombe amoureux de la fille aînée de son créancier et, malgré ses difficultés à trouver un véritable emploi, tout occupé qu'il est par l'écriture de ses pièces, il fonde une famille heureuse et unie. Jusqu'au jour où la pire tragédie possible s'abat sur eux : ils perdent l'un de leurs enfants. Comment s'en relever ?
La récente cérémonie des Oscars a mis un point d'orgue à la "Jessie Buckley mania" entamée dans les très bonnes séries Taboo et Chernobyl avant d'exploser au cinéma : acclamée partout où Hamnet a été projeté, la performance de l'actrice irlandaise a été justement récompensée, dopant sa notoriété et insufflant un regain d'énergie à la campagne de son film suivant, the Bride !
Autant le dire tout de suite : son prix d'interprétation n'est pas du tout volé, tant la comédienne impose à l'écran sa présence mutine, un peu espiègle avec ce petit rictus ambivalent, dissimulant un véritable volcan passionnel. Elle incarne à merveille Agnes, jeune femme libre s'évadant régulièrement dans la forêt pour y cueillir des herbes avec lesquelles elle concocte les potions apprises de sa défunte mère. Hormis son frère qui la couvre et partage son respect filial, les autres membres de famille, et notamment sa marâtre acariâtre, n'apprécient guère ses agissements.
Or voilà qu'elle s'éprend de Will, le fils du gantier qui s'est endetté auprès de son beau-père et s'efforce de rembourser comme il peut en travaillant comme tuteur auprès des enfants. Un tuteur évanescent, dont l'esprit est ailleurs, à élaborer des pièces inachevées quand il n'est pas simplement émoustillé par la vue d'Agnes. Deux âmes complémentaires qui finiront par s'unir. Et le mariage, quoique réprouvé par leurs parents respectifs, s'ensuivra logiquement - vu qu'Agnes est déjà enceinte.
Après avoir accouché de Susanna en forêt, Agnes sera contrainte par sa belle-mère de demeurer dans la maison familiale pour le prochain bébé, déjà en route alors que Will tente de trouver un emploi plus rémunérateur à Londres, où ses pièces auront plus de chances d'être appréciées. Les jumeaux Judith et Hamnet naîtront dans la douleur, mais la famille restera unie, Will s'avérant un père aimant et un compagnon respectueux - lorsqu'il est présent à Stratford.
Et c'est justement au cours d'une de ses absences professionnelles que le drame intervient : Judith tombe gravement malade. La peste frappe à nouveau, comme elle le fait par vagues régulières depuis la grande épidémie de 1348 : trente ans auparavant (nous sommes en 1596), la capitale britannique avait été décimée une nouvelle fois, contraignant les théâtres à fermer, les habitants à se calfeutrer ou à trouver des solutions parfois radicales pour préserver leurs familles. Tous les talents de guérisseuse d'Agnes seront mis à contribution, qui va lutter bec et ongles pour éloigner le mal de ses enfants, puisant dans les savoirs ancestraux et refusant d'accepter ce qui apparaît inéluctable pour les autres.
Sur ce plan, on peut être frappé par la cohérence historique des événements : la mort d'Hamnet est patente, les registres paroissiaux l'ont documentée. Si la peste n'est pas directement indiquée comme cause du décès, elle en est une possibilité hautement probable au vu du contexte sanitaire de l'époque. Les mentions de Judith et Susanna (leurs deux autres enfants) sont également authentifiées. Chloé Zhao s'est appuyée avec intelligence sur un roman qui a su thésauriser sur les faits vérifiables et développer une histoire réaliste : on ne sait rien en revanche de la personnalité d'Agnes ou de la relation entre Hamnet et ses soeurs, c'est tout le travail de la romancière, puis de la réalisatrice, d'échafauder une histoire qui se tient.
Face à une Jessie Buckley totalement habitée, qui insuffle tant de vie à son personnage, Paul Mescal promène avec sa nonchalante élégance son allure de triste sire : Will est un homme possédé par des mythes, des contes et des tragédies qui le dépassent, et qui le rongent tant qu'elles ne parviennent pas à être couchées sur le papier. L'écriture l'use à petit feu, on a parfois l'impression de voir le Tom Hulce d'Amadeus s'esquinter la santé à composer son Requiem. Le jour, il est rayonnant et aimant, couvant sa dulcinée de ses yeux tendres et chaleureux, taquinant ses enfants et leur diffusant avec bienveillance ses connaissances de lettré. La nuit, il est hanté par ses personnages fantômes, ses héros de fiction et ses vers qui ne parviennent pas à s'achever.
Lors d'une scène d'une rare intensité, Agnes supporte le spleen déchirant de son mari qui a trop bu (de son propre aveu - le plus ironique c'est que la réalisatrice avait expressément demandé à Paul de venir bourré sur le plateau afin de conférer plus de puissance évocatrice à son jeu) et ne parvient pas à exprimer ses angoisses d'écrivain. D'ailleurs, tout le film est construit sur de longues séquences dans lesquelles les acteurs sont invités à improviser, à laisser parler leur instinct. Impossible pour les spectateurs de rester de marbre devant la souffrance d'Agnes face à la perte de la chair de sa chair : son affliction et sa rage ataviques transpirent de tous ses pores et percent l'écran pour atteindre nos âmes.
Néanmoins, Chloé Zhao a le bon goût d'insérer des moments de respiration subtilement élégants, où les frondaisons des arbres, le souffle du vent, le cri d'un oiseau viennent tempérer la douleur des êtres. Son chef opérateur joue habilement des couleurs et on verra constamment Agnes dans une tenue rouge se détachant sur la grisaille du monde des hommes et la verdure de la nature encore sauvage. Quant à Max Richter, il parvient à distiller ses compositions avec parcimonie : la plupart des plans sont silencieux ou juste dialogués, on n'a pas droit à ces longues plages musicales qui inondent les films actuels. Quelques notes vont résonner par-ci par-là avant de s'unir dans un acte de communion qui fait partie des plus belles fins de films de ce siècle (même si des esprits chagrins regretteront l'emploi d'une musique déjà utilisée dans Premier Contact).
Et lorsqu'elle s'essaie au surnaturel, la cinéaste a le bon goût d'éviter les clichés et les trucages superfétatoires, préférant le symbole et l'allusion au voyeurisme. Hamnet est un métrage poignant, vivant et puissant, jouissant d'une interprétation ahurissante (les enfants sont prometteurs, Jacobi et Noah Jupe dans les rôles d'Hamnet et Hamlet devraient vous tirer quelques larmes et n'oublions pas la présence incontournable d'Emily Watson). Bien que centré sur un drame terrible, il raconte avant tout une histoire d'amour et le chemin divergent que choisissent deux êtres qui s'aiment et ne parviennent pas à assimiler le décès de leur enfant.
Un sujet sensible narré avec délicatesse et humanité.
|
Titre original |
Hamnet |
|
Date de sortie en salles |
21 janvier 2026 avec Universal Pictures |
|
Réalisation |
Chloé Zhao |
|
Distribution |
Jessie Buckley, Paul Mescal, Emily Watson & Joe Alwyn |
|
Scénario |
Chloé Zhao & Magie O’Farrell d’après son roman |
|
Photographie |
Łukasz Żal |
|
Musique |
Max Richter |
|
Support & durée |
35 mm en 1,85 :1 / 126 min |
![[Challenge] Shakespeare au cinéma - l'Écho des Mondes lointains](https://image.over-blog.com/BtD_4NM91ePvS5Ej0YfKI6f-Mbw=/170x170/smart/filters:no_upscale()/idata%2F0570769%2FCin-ma%2FShakespeare%2FShakespeare-01.png)
[Challenge] Shakespeare au cinéma - l'Écho des Mondes lointains
Il était dans les airs depuis un moment déjà. On hésitait à le lancer, ne sachant trop par quel bout le prendre. Mais les films commençaient à s'entasser, il fallait débloquer la situation....
https://www.ecran-miroir.fr/article-challenge-shakespeare-au-cinema-117873546.html