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l'Ecran Miroir

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[critique] Interstellar : aller simple pour l'infini

[critique] Interstellar : aller simple pour l'infini

L'un des films les plus attendus de 2014 a été présenté hier soir lors d'une avant-première particulièrement exceptionnelle puisqu'en plus de la projection en 35 mm d'Interstellar a eu lieu une masterclass de son réalisateur Christopher Nolan. Entre crises d'hystéries fanatiques et déversements de critiques blasées, nul doute que le projet de science-fiction du réalisateur du Prestige a su une fois de plus alimenter les conversations houleuses à la sortie du cinéma. Alors chef d'oeuvre ou film raté ? Ni l'un ni l'autre en fait, mais une oeuvre évidemment très intéressante dont on n'a pas fini d'entendre parler. Les fans ne seront pas déçus et se régaleront à chaque instant au risque de verser dans une surenchère de superlatifs parfois peu à propos, les « haters » n'aimeront évidemment pas ce qui se trouve être un pur film de Nolan, où l'ambition fleure la prétention et la moindre ligne de dialogue semble encore et toujours uniquement « fonctionnelle » et artificielle. Toujours aussi glacial, Nolan s'essaie néanmoins à apporter une grosse touche d'émotion, quitte à en faire trop, pour un résultat mitigé. Un très bon film parfois exaspérant mais toujours captivant.

Alors que la masterclass ayant précédé la projection ne s'est - en toute logique puisque l'on n'avait pas encore vu le film - pas spécialement révélée ultra intéressante, l'on pouvait déjà avoir un avant-goût de ce que serait Interstellar : mystérieux et insondable, à l'image de son réalisateur - surdoué ou surestimé selon les spectateurs - qui n'a pas eu l'envie de dévoiler le moindre indice pour faciliter la compréhension d'une oeuvre qu'il qualifie de « voyage émotionnel ». Nolan n'était donc pas vraisemblablement enclin à parler de son film, préférant plutôt citer ses sources d'inspirations, Star Wars, Lawrence D'Arabie et 2001, le film de Kubrick étant revenu à plusieurs reprises pendant la bonne demi-heure qu'a duré sa présence sur la scène du Gaumont Marignan des Champs-Elysées. Une présentation pendant laquelle le public n'a pas pu poser de question, comme si tout avait été organisé pour garder un contrôle absolu sur ce que l'on était censé « connaître » avant la séance, sans aucun petit débordement ou spoiler. Qu'à cela ne tienne, et malgré le mutisme de son auteur, toute la salle était en effervescence pour découvrir enfin ce qui était considéré par nombre de spectateurs comme le film le plus attendu de l'année. Afin d'être en totale immersion et procurer l'expérience la plus proche de celle voulue par Nolan, nous avons eu droit à une projection en 35 mm. D'entrée de jeu, dès les premières secondes, le film a ainsi pu diviser : cela faisait tellement longtemps que l'on n'avait pas eu l'occasion de voir un film projeté dans ce format (puisque même les films tournés sur pellicule sont diffusés en numérique dans la plupart des cinémas) que l'on a commencé par douter de son utilité devant un résultat apparemment « dégueulasse » : après tout, les sous-titres tremblaient, les blancs scintillaient, l'image était floue et il y avait beaucoup de scratches alors que la bande était théoriquement en bon état (Nolan l'a-t-il jouée à la Tarantino en abîmant volontairement son image ?). Alors velléités auteurisantes vaines ou réel parti pris artistique justifiable ? Sans doute un peu des deux, car même si l'on sait que Nolan n'est pas un ardent défenseur du numérique (c'est le moins que l'on puisse dire), il aurait sans doute pu obtenir un effet similaire sans passer par la case « projection argentique ». Mais passées les premières scènes, le temps de se « réhabituer » à ce type d'image « inconfortable », on finit par trouver que cela donne une certaine ambiance vaporeuse au film qui sied particulièrement bien à son récit.

On va tenter d'en dire le moins possible sur l'oeuvre en elle-même, et éviter autant que faire se peut de dévoiler les ressorts narratifs - on vous conseille donc d'éviter les trailers, mais sachez que l'histoire prend place dans un futur indéterminé alors que notre planète est continuellement assujettie à des tempêtes de sable. Cette poussière omniprésente, qui représente une menace pour la survie des Hommes (elle détruit les récoltes qui restent la dernière source d'alimentation tout en provoquant des risques de maladies pour les populations la respirant quotidiennement), est en quelque sorte l'élément symbolique de l'une des thématiques du film : l'appréhension du temps (l'espace-temps plus précisément). On comprend mieux pourquoi le réalisateur opte pour une technique de tournage et de projection déjà désuète qui s'avère donner un grain (tiens ?) important à l'image. Etrangement, lorsque l'on sort de la salle, on a davantage l'impression d'avoir été projeté dans un rêve plutôt que dans l'espace à proprement parler. Un onirisme que l'on aurait également apprécié dans le bien trop « modéré » et contrôlé Inception. Une sensation troublante dans Interstellar, d'autant que Nolan persiste en ayant recours quasi exclusivement (pour la partie émergée de l'iceberg) à des effets spéciaux old school (des maquettes de vaisseaux spatiaux pour un rendu proche des travaux de Douglas Trumbull) qui accentuent cette impression d'illusionnisme : il n'y a pas à dire, mais l'on s'est vraiment bien habitué (ou accommodé) à l'imagerie numérique, qui nous paraît désormais bien plus réaliste (mais est-ce uniquement lié à une acceptation tacite de standards technologiques modernes plutôt qu'à une simple impression objective du réalisme accru qui en découle pourtant ? Après tout on a longtemps entendu le public se plaindre des images de synthèse, leur préférant le côté tangible du « carton-pâte » quand bien même celui-ci serait moins prompt à recréer le réel). A tel point que lorsqu'il est obligé d'user d'outils informatiques pour recréer des éléments impossibles à représenter autrement (la vague, par exemple), on ressort instantanément du film. Si l'on peut saluer le réalisateur d'avoir su garder cette démarche artistique quasiment jusqu'au bout, l'on ne peut s'empêcher de se demander comment elle sera perçue du public. Après tout, il use de la technologie qui lui paraît la plus appropriée pour raconter son histoire, de la même manière qu'un James Cameron ou qu'un Alfonso Cuarón (Gravity proposait d'ailleurs des sensations autrement plus vertigineuses) ont choisi d'opter pour des outils diamétralement opposés mais toujours en adéquation avec leur vision et se sont fait conspuer par certains spectateurs leur reprochant de trop mettre en avant la technique au profit du reste. La démarche paraît pourtant, dans un sens, assez proche dans son jusqu'auboutisme. Mais l'on est quasiment sûrs que la réception sera totalement différente. Dans tous les cas, le traitement visuel du film est clairement très intéressant (certaines scènes dans l'espace sont magnifiques !). Il en est de même pour le travail sonore, qui, s'il ne nous épargne pas les grosses variations de volume auquel le réalisateur nous a habitué, demeure très bon. On pourra encore tiquer sur la sur-utilisation du score de Hans Zimmer, qui signe néanmoins une partition originale changeant de son je-m'en-foutisme habituel, mais qui illustre formidablement bien certains passages au suspens indéniable.

Esthétiquement, donc, Interstellar nous a semblé particulièrement peaufiné. Scénaristiquement, c'est une autre histoire, si l'on peut dire.

Le script multiplie les pistes de réflexion, se fait l'écho de diverses théories scientifiques dont la justification et le traitement seront très difficiles à estimer, brouille volontairement les spectateurs (comment expliquer certaines répliques autrement ? « Les êtres du bulk ferment le tesseract... » a effectivement un sens, encore faut-il se renseigner après le film, mais dans l'action, ce genre de phrase fait plus rire qu'autre chose…). On ne doute pas un seul instant que les frères Nolan se soient documentés pour écrire leur scénario, ni qu'ils aient passé énormément de temps pour en faire quelque chose de digeste, mais l'on ne peut s'empêcher de trouver le résultat un peu trop complexe par rapport ce que l'on est censé en retenir. Finalement, les actions de chaque personnages demeurent très simples et dans une certaine mesure relativement cohérentes. L'on pouvait déjà faire le reproche à Nolan mais ici c'est encore plus prégnant : le film est verbeux et surligne parfois maladroitement (même si on ne le comprend pas - mais ce n'est pas nécessaire d'ailleurs) ce qu'il se passe à l'image. Il ne laisse pas assez de place à l'interprétation ,paradoxalement (la fin est beaucoup plus limpide que celle d'Inception par exemple, quoique ce film était également artificiellement complexe) alors que l'on dirait qu'il s'échine à entretenir un mystère que beaucoup auront résolu dès le début (pas compliqué en même temps…). Il aurait peut-être fallu que Nolan verse complètement dans l'abstrait, mais il est toujours regagné par un besoin de rationalité. Pourtant, il cite régulièrement 2001, sommet du film abstrait et source de multiples interprétations métaphysiques, et l'on sent qu'il a voulu atteindre cette forme de « perfection » cinématographique propre à Kubrick. Parfois, il y va avec ses gros sabots, comme lorsqu'il nous montre des robots monolithiques, parfois il la joue plus subtil. Mais de l'ambition à la prétention il n'y a qu'un pas, et l'on comprend en quoi ses détracteurs peuvent le trouver terriblement surestimé. On ressent régulièrement cette sensation d'artificialité, de contrôle permanent, et si l'on pousse un peu dans le délire provocateur, d'un réalisateur à l'ego surdimensionné jubilant sur l'intelligence affichée de son film.

Nolan propose une nouvelle fois un objet glacial, presqu'hermétique. Assez logiquement, lorsque l'on fait un film sur l'espace, débitant de nombreuses données scientifiques, cet aspect froid et maîtrisé ne détonne pas. Mais Interstellar se veut être un "voyage émotionnel". Or, les émotions ne sont pas le point fort de Nolan. Elles passent souvent par des dialogues tout sauf naturels, qui, dans la bouche d'acteurs moins doués pourraient être ridicules. Ce n'est pas le cas ici, grâce à l'interprétation très convaincante d'un casting idéal. Matthew McConaughey est décidément un grand acteur, et ses collègues ne déméritent pas, surtout Jessica Chastain qui est formidable. Du coup, dans Interstellar, cela fonctionne parfois, et l'on se retrouve à se sentir submergé d'émotions dans une scène, avant que tout retombe comme un soufflé la scène d'après, le film ayant basculé dans le pathos. A titre d'exemple : l'humour. L'humour ne passe que par les robots. Sur le papier, leurs dialogues sont plus ou moins amusants. Dans les faits, on se dit souvent que Nolan aurait du couper la blague un peu avant qu'elle ne devienne trop fade. Et l'on s'imagine aisément le réalisateur, si méthodique, fonctionner comme ses fameux robots-monolithes en auto-augmentant ses capacités à insuffler de l'émotion et de l'humour du pourcentage requis. Par moments, cet ajustement ne fonctionne pas pleinement. L'on se rappelle alors que le projet est resté longtemps entre les mains d'un troisième auteur à prendre en compte dans l'équation Nolan-Kubrick : Steven Spielberg. Ce dernier, trop pris par ses nombreux projets, a préféré laisser le soin à Nolan de réaliser Interstellar. On n'en a pas parlé avant, mais Interstellar c'est aussi et surtout une histoire familiale, une relation entre un père absent et ses deux enfants. Vu par le réalisateur de E.T., le film aurait été plus philosophe et empreint de merveilleux. Et l'on se rappelle également de AI, un projet que Kubrick avait préféré donner à son ami Steven Spielberg pour les mêmes raisons, jugeant que sa froideur légendaire ne serait pas forcément bénéfique à cette oeuvre touchante. De quoi continuer longtemps à comparer les trois auteurs, car une chose est sûre : l'on n'a pas fini d'entendre parler d'Interstellar.

En attendant, on a surtout l'impression d'avoir été au coeur d'une centrifugeuse mélangeant diverses pistes de réflexion sans jamais les tenir réellement, divers films (car l'on pense aussi évidemment beaucoup à Contact, et pas que pour son acteur principal commun), un peu à l'image de la station spatiale du film. Et l'on préfèrera laisser décanter, comme la poussière retombant dans la chambre de la fille du personnage de Matthew McConaughey en espérant trouver comme elle, au fil des inévitables futures conversations autour du film, des réponses à certains éléments restés en suspens.

Bien entendu, encore et malgré tout, on vous le recommande vivement !

 

 

 

Titre original

Interstellar

Mise en scène 

Christopher Nolan

Date de sortie

05/11/14 avec Warner

Scénario 

Christopher & Jonathan Nolan

Distribution 

Matthew McConaughey, Anne Hataway, Jessica Chastain, Michael Caine & Mackenzie Foy

Photographie

Hoyte Van Hoytema

Musique

Hans Zimmer

Support & durée

2.35 : 1 / 169 minutes

 

Synopsis : Le film raconte les aventures d’un groupe d’explorateurs qui utilisent une faille récemment découverte dans l’espace-temps afin de repousser les limites humaines et partir à la conquête des distances astronomiques dans un voyage interstellaire.

 

 

 

Photo de la masterclass donnée par Nolan au Gaumont Marignan.

Photo de la masterclass donnée par Nolan au Gaumont Marignan.