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Quand je regarde l'écran, l'écran me regarde.

[critique] Shutter Island : maudit film !

Pas facile d’aller assister à une avant-première de Shutter Island. De nombreux éléments qui semblaient n’avoir aucun lien entre eux avaient perturbé mon enthousiasme, au point que 10 minutes encore avant la projection, alors que j’avais le ticket bien à l’abri de ma poche intérieure, je doutais encore. Ce film paraissait maudit, gravé d’un sortilège. Combien de cinéphiles n’avaient pas avoué, sur Twitter ou Facebook, n’avoir pas pu se rendre à la séance ? Non, il devait y avoir quelque chose, quelque chose d’indicible qui nous empêcherait d’en profiter.

 

C’est que la bande annonce avait merveilleusement rempli son office (bien mieux qu’un trop disert Scorsese, trop enthousiaste, volubile ou naïf, qui se laissait aller à quelques allusions sur les plateaux qu’on aurait pu qualifier de spoilers malencontreux) : une atmosphère pesante et sombre, une histoire sordide dont les tenants nous échappent, un lieu effrayant et mystérieux, et la folie, la folie qui rôde, précédant la peur. Je jubilais chaque fois que je visionnais ces quelques séquences, je frissonnais d’aise à l’idée de revivre à l’écran quelques-uns de mes meilleurs souvenirs de parties de l’Appel de Cthulhu, jeu de rôles fondé sur les écrits de Lovecraft : un des scénarios que j’avais vécu en tant que joueur était curieusement semblable, une enquête dans un asile d’aliénés isolé de tout, mais accessible par bateau, dans lequel des patients attardés avaient réussi à invoquer une de ces créatures issues des recoins les plus sombres de notre imaginaire.

 

Ca s’annonçait bien.

 

Et puis Martin Scorsese semblait si content de lui.

 

Le film a été projeté.

En retard.

Mais il est passé.

Très vite, je me suis aperçu que le projectionniste avait sans doute mal réglé son cadre : on ne voyait pas le haut du crâne des acteurs en plan américain. Mieux (ou pire, c’est selon) : une panne de courant plongea la salle dans… l’expectative aux trois quarts du film, peu avant la révélation finale. Vingt minutes d’attente, entouré de spectateurs peu patients (et peu attentifs) qui commençaient à évoquer la suite, parlant des connexions avec le texte original (un roman de Dennis Lehane) et regrettant un montage approximatif. Ces Béotiens impatients n’avaient pas saisi que les nombreux faux-raccords étaient une volonté manifeste du metteur en scène et de son acolyte favorite au montage (Thelma Schoonmaker) afin de déconstruire par petites touches, progressivement, un univers en déliquescence.

 

Le film  finit par repartir.

 

Et c’est une réussite. D’une maîtrise absolue (ça fait tant plaisir de voir que certains cinéastes parviennent à conserver le cap jusqu’à la dernière image), ce métrage enthousiasme par sa volonté de faire perdre pied au spectateur. Dès la première image (le ferry surgit au travers d’un épais banc de brume), on sait que l’on va se noyer dans un monde clos et tortueux, dont chaque recoin, chaque occupant recèle sa part de mystère. Les dialogues sonnent faux, les regards sont de biais, la lumière peine à traverser les frondaisons – car la tempête est là, proche, s’apprêtant à plonger l’île dans le chaos. La caméra colle au duo d’enquêteurs et nous pousse à réagir viscéralement à chaque déconvenue d’une enquête qui piétine avant même le premier interrogatoire : on retire leurs armes aux marshals en vertu d’un article du Code pénitentiaire. On leur ôte même toute prérogative quant à l’examen des dossiers du personnels et des internés. Les rares indices matériels (comme ce message griffonné dans une cellule vide) ne parviennent pas à orienter l’enquête, à la mettre sur les bons rails. C’est que Teddy, présenté comme un héros, est lui-même agité par ses propres démons et ses cauchemars récurrents interfèrent avec la réalité, au point que des visions paranoïdes surviennent à tout moment.

 

Pourtant, on n’est pas dans un fantasme à la David Lynch, constitué de bouts d’histoires dont on saisit mal les connexions : ici, le film se suit avec une remarquable facilité, bien aidé par quelques passages (obligés ?) un peu trop rhétoriques, où l’un des personnages éclaire le héros en donnant des renseignements précieux. Cela dit, Scorsese n’en abuse pas, et préfère jouer de procédés déstabilisants plus subtils, notamment par ces faux-raccords qui pullulent et contribuent à engendrer l’irréel. On est davantage dans un glissement progressif que dans une rupture dans le réel : au niveau littéraire, on ne serait pas loin de Dick (Philip K.). Ici, c’est clairement à la folie de Polanski que Scorsese fait appel, à cette manière très européenne de nier la certitude et d’instiller le doute dans les esprits. Les objets apparaissent et disparaissent, les ombres portées changent et les points de vue se décalent. Très vite, les angles de prise de vue augmentent, tandis que Teddy se perd en conjectures, et trouble le spectateur.

 

Toutefois, on n’est pas vraiment perdu, pour peu qu’on soit un tantinet cinéphile (ou –phage). Si Marty aimait à citer les films de Shyamalan, n’en attendez pas pour autant un twist final, qui, souvent, n’a qu’une valeur intrinsèque et n’enrichit pas le film (je ne suis pas hostile à Shyamalan, mais le procédé est parfois utilisé de manière systématique dans certaines productions, tentant de cacher l’ineptie de l’histoire) : ici, le retournement s’opère plus tôt, aidant à préparer une fin assez noble, à défaut d’être vraiment originale. Si on devait prendre un modèle, ou un exemple, ce serait plutôt dans le méconnu la Neuvième Configuration, un film de 1980 de William Peter Blatty (l’auteur de l’Exorciste) qui se fonde sur un script similaire.

 

Je tiens aussi à citer la bande son, formidable, reprenant parfaitement des morceaux de György Ligeti (il me semble que Lontano était d’ailleurs sur la bande originale de Shining) et de Brian Eno. Ils contribuent à entretenir une atmosphère particulière qui nous happe et nous hante. Cette manière d’utiliser des cuivres stridents (un peu comme dans le génial Altered States de Ken Russel) permet de disloquer un peu plus le tissu du réel, et d’enfoncer l’intrigue dans une exploration malsaine des origines de la folie.

 

Un film remarquable, dense et d’une interprétation exemplaire. DiCaprio est à l’aune de cette production, protéiforme, perdant ses repères et se défendant comme il peut avec hargne et pugnacité, même si tout semble le fuir. L’intensité de son regard glace les sangs. Parfait contrepoint d’un Ben Kingsley raide et sobre, agaçant par ses manières délicates et son phrasé lent et pondéré. Et quel bonheur de revoir von Sidow (même s’il est visiblement fatigué) !

 

A voir absolument.

 

 

 

Titre original

Shutter Island

Réalisation 

Martin Scorsese

Date de sortie

24 Février 2010 avec Paramount

Scénario 

Laeta Kalogridis d'après le roman de Dennis Lehane

Distribution 

Leonardo DiCaprio, Mark Ruffalo, Ben Kingsley & Max von Sidow

Photographie

Robert Richardson

Musique

 

Support & durée

35 mm / 137 min

 

 

Synopsis : En 1954, en pleine Guerre Froide, un duo de marshals débarque en ferry sur Shutter Island (un îlot isolé et difficile d’accès) pour enquêter sur la disparition très mystérieuse d’une patiente de l’hôpital psychiatrique de l’île, refuge de criminels tous plus dangereux les uns que les autres. Une tempête menace.

Teddy Daniels, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, dirige cette enquête nébuleuse, même s’il est encore affecté par la mort de son épouse dans un incendie criminel quelques années auparavant…

[critique] Shutter Island : maudit film !
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R


Je l'ai vu avant-hier, et ma foi, puisque tu cites David Lynch, il s'avère que c'est en fait la même histoire que Lost Highway, mais j'ai mieux aimé celui-ci, plus fantastique, plus
mystérieux et en même temps, je crois, plus convaincant, car une seconde réalité qui a la substantialité du monde normal et ordinaire, je n'y crois pas beaucoup. D'ailleurs, le monde ordinaire
a-t-il lui-même tant de substantialité ? Scorsese fait des films qui créent du mystère et de l'ambiguïté, mais à la matérialité lourde, dans le peuplement de l'image, et cela ne convient pas
vraiment, à mon avis. Comme tu le dis aussi, les explications finales - participant au fond de ce matérialisme spontané - sont un peu décevantes dans leur lourdeur didactique, et la morale finale
est absurde, et pas originale pour autant, car on a déjà vu souvent cela, et pourtant, cela sonne faux, à mon avis. Tout le monde sait qu'il faut savoir affronter ce qu'on a fait, si on veut le
surmonter, et que l'illusion n'est pas une solution. C'est au contraire l'hypocrisie qui s'ajoute à la faute première, je dirai. C'est un peu absurde, car le héros se pense fautif, mais je ne
pense pas que le spectateur le regarde comme tellement coupable. Il est trop sympathique pour cela. Enfin, c'est quand même prenant, même si, après avoir vu Un Homme d'exception, avec
Russel Crowe, j'ai compris assez vite que c'était la même construction ! Car c'est exactement la même : Scorsese n'a pas ajouté grand-chose à ce film précédent dont le réalisateur m'échappe
complètement.



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V


Oui, oui, je suis plutôt d'accord sur ton avis : le film de Scorsese manque de ces perturbations qui nous font perdre le contact avec la réalité. Il se rattrape en distillant une atmosphère
réussie et par une bonne interprétation. Le parallèle avec Un homme d'exception m'avait échappé, mais il est pertinent !


Merci Rémi.



P


Moi aussi, j'ai beaucoup aimé ce film.



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V


Salut Phénix, c'est sympa de passer ici. Alors, un cinéphile du Havre ?



A

Vu et approuvé ! Même si, étant moins cinéphile que toi, je me suis un peu perdue dans les incessants allers et retours dans le passé de Teddy et dans ses hallucinations. 
Mais le tout a été plus que plaisant à suivre, j'ai trouvé au film des airs de SF beaucoup plus digestes que dans The Box par exemple... 


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V

J'en suis impatient. A très vite !


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Y

Wahou, de quoi me décider définitivement si je doutais encore d'aller le voir...Bon... Ce n'était pas le cas... Je reviendrai te donner mon avis et bien sûr tu auras mes notes de film dans les 48
heures ^^
Biz cinéphiles ^^


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J

Un bon petit polar inquiétant et légèrement angoissant qui vous tient en haleine jusqu'au bout.... Ma note : 4/5


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B

Ok, vous m'avez convaincu! Je cours le voir demain :)


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A

a yest je l'ai vu cet aprem. Très très bon, pas parfait, parfois boursouflé, mais Di Caprio est ouah!! et puis pleins de références.
tiens je file ma note ici :
4/5


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Z

En voila une critique qui fait plaisir.


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P

ah voilà qui fait plaisir ! je viens de le voir et je suis tout à fait d'accord... je ne sais pas encore comment orienter ma future critique face à la richesse du film ! :)


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