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l'Ecran Miroir

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[critique] Un château en Italie : les riches pleurent aussi

[critique] Un château en Italie : les riches pleurent aussi

Il y a au moins deux façons de se positionner face au nouveau film de Valéria Bruni-Tedeschi.

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L'une est d'être vierge de tout à priori, de tout savoir périphérique sur le film. On le regarde comme un film, comme n'importe quel autre film, fait par n'importe qui et on s'intéresse purement à ce qu'il nous montre, nous raconte, et comment il le fait. De ce point de vue, le film est très sympa, bien filmé, bien écrit et très bien interprété. L'histoire n'est pas follement originale et la ligne narrative assez lâche, ce sont des portraits, des tranches de vie sur une certaine durée.

L'autre est de tenir compte de ce que l'on sait au sujet de qui fait le film, de qui joue dedans, et de ce que le métrage raconte par rapport à ces personnes. C'est une lecture attirante mais dangereuse, voire trompeuse : on ne peut pas tout savoir de la vie de la réalisatrice, de ses amours, de sa famille ; dès lors, se fonder sur les informations parcellaires que l'on en a est aussi stimulant que potentiellement vain. Néanmoins, vous vous doutez que la position dans laquelle on est un peu obligé de voir le film est un mélange de ces deux options : prendre du recul globalement, mais ne pas pouvoir s'empêcher d'être titillé par certaines scènes, leur ambiguïté, et leur éventuel côté malsain.

Autofiction. Je viens de résumer tout ça en un mot, un peu galvaudé, décliné depuis des décennies sous toutes ses formes. Mais il faut bien se rendre à l'évidence, c'est ici de ça qu'il s'agit. Autant résumer rapidement ce que je sais du film et de la vie privée de Bruni-Tedeschi dès maintenant, car ce n'est pas ce qui m'intéresse le plus dans le film. Soit : Louis Garrel est bien son ex, dont les scènes de dragues, de couples, de rupture, et de fin sont clairement en partie autobiographiques. Pourtant il y a ce décalage à faire rejouer une relation à celui qu'on a aimé. Magie du cinéma que le film ne cesse de nous démonter par les petites mises en abîme : Garrel est acteur, Bruni-Tedeschi ancienne actrice. Le film réussit à ne pas rendre cette reconstitution malsaine ou déplacée, on finit même par oublier. Je préfère ceci dit quand c'est un Woody Allen qui joue à cela avec Diane Keaton, mais bon, là on parle d'un monument du cinéma, Bruni-Tedeschi ne s'en sort pas mal, d'autant que le couple n'est qu'un des sujets du film. Ensuite, faire jouer sa mère dans son propre rôle. Ce n'est pas la première fois, ce n'est pas vraiment gênant non plus. La mère joue bien, la complicité est réelle, et la représentation d'une grande famille bourgeoise déchue est très réussie.

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Maintenant, il reste un film très intéressant et un peu inégal. Grand bazar émotionnel où l'on rit beaucoup (merci Noémie Lvovksy), et où on peut aussi être très ému (par le frère, pas les déboires de la grossesse). C'est surtout ce frère, qui en tant que personnage, retient mon attention. Filippo Timi a une présence charnelle assez sensationnelle. Sa première scène avec Valéria est immédiatement ambigüe. Jeux quasi incestueux, d'amour et de mort, d'acteurs, de comédiens qui font semblant de jouer, de se tuer, de s'aimer. Curieux, assez intense. Et puis, sa silhouette, bancale. Ses yeux, fous et creusés. Son sourire carnassier et sa barbe mal rasée. Quelque chose de séduisant mais de morbide. La mort plane dès la scène dans le château, en famille devant un maire un peu perdu. On pense à un cancer, ce sera le SIDA. La scène où il le balance à Garrel est un électrochoc presque comique tant l'écart entre le léger strabisme de l'un et la maladie de l'autre est grand. Mais il le dit lui-même : «C'est une maladie comme une autre. » En découlent des scènes étranges, d'une funèbre gaieté, où son corps dépérissant est l'enveloppe qui trahit physiquement le masque psychique que le personnage se donne. Il se marie, à l'hôpital, puis meurt. Sa femme, c'est Céline Sallette, actrice montante du cinéma français et dont l'apparition au début du film est un charme typiquement italien. Un château en Italie est de toute façon beaucoup plus proche du cinéma italien que du cinéma français. Ses meilleures parties sont en italien. Quelques dialogues français sonnent faux.

Mais pas les comédiens. Direction exceptionnelle d'une actrice-réalisatrice dont la voix voilée (décidément c'est de famille) convient bien plus à l'italien qu'au français. Seconds rôles savoureux (André Wilms, un répugnant Xavier Beauvois) et apparition d'Omar Sharif amusante. La mise en scène et le jeu de ses acteurs, surtout dans la première partie du film, dessinent un burlesque assez intrigant. Ce ne sont plus que des corps en prise avec le réel et les éléments, des pantins qui trébuchent dans la neige, glissent sur des rampes ou miment une partie de tennis tous seuls. Et puis la fin du film renverse le burlesque en pathétique, en décèle la dimension tragique lorsque la mort a pris le dessus. C'est une danse avec un fantôme - une paire de chaussures, un arbre malade que l'on regarde choir. La métaphore est évidente et peut-être peu subtile, mais le film évite d'autres écueils à d'autres moments : on s'attend à ce qu'elle soit enceinte lorsque son frère se meurt, mais il décède et elle aura fait une fausse couche que le film passe sous silence avec élégance.

Il y aura des crises de rire à l'hôpital lors d'un quiproquo sur fond de sperme, ou d'une maladresse auprès du clergé (bien mis à mal dans le film). Certaines scènes sont un peu inutiles et le film un poil trop long. La musique est belle aussi, alternant chansons pop italiennes (joli générique de fin) et musique savante italienne, qu'elle soit pianistique ou symphonique, surtout sur la fin.

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Reste un dernier point, un peu ombrageux. L’œuvre est un portrait inspiré d'éléments personnels et réels d'une grande famille bourgeoise. Il y a un côté très bobo dont le film est d'ailleurs conscient, et cette conscience de classes est un des sous-textes du film. Les domestiques râlent en coulisses, parlent de feuilletons mexicains appelés Les Riches pleurent aussi, et on se dit que c'est un peu ce qu'on regarde, les malheurs fiscaux mais aussi intimes de gros riches un peu salauds, qui vivent dans un autre monde, dans une bulle. Le film est assez maladroit là-dessus : Louise/Valéria donne la soupe populaire et se fait insulter par une "sale pauvre" (c'est presque ce que nous dit le film à ce moment violent et un peu inexplicable : pourquoi montrer ça ?), les ponts sont coupés avec un ancien ami, alcoolique fauché (Beauvois) et franchement odieux. On vend un Brueghel, un château. Bon. Loin de moi l'idée de rejeter le métrage juste parce qu'il y a quelque chose d'énervant dans un mépris de classes qui semble semi conscient, il m'a touché néanmoins. Mais la question me taraude. Et certains spectateurs risquent de tiquer là-dessus.

 

Ma note (sur 5) :

3,5

 

 


 

 

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Titre original

Un château en Italie

Mise en scène 

Valeria Bruni-Tedeschi

Date de sortie France 

30 octobre 2013

Scénario 

Bruni-Tedeschi, De Sacy & Lvovsky

Distribution 

Valeria Bruni-Tedeschi, Louis Garrel & Xavier Beauvois

Musique

 

Photographie

Jeanne Lapoirie

Support 

35 mm / 104 min

 

Synopsis :Louise rencontre Nathan, ses rêves ressurgissent. C’est aussi l’histoire de son frère malade et de leur mère, d’un destin : celui d’une grande famille de la bourgeoisie industrielle italienne. L’histoire d’une famille qui se désagrège, d’un monde qui se termine et d’un amour qui commence.