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l'Ecran Miroir

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[critique] Shakespeare au cinéma #6 : la Mégère apprivoisée

[critique] Shakespeare au cinéma #6 : la Mégère apprivoisée

 

Parmi les réalisateurs qui ont construit une partie de leur carrière sur les adaptations de Shakespeare, outre Kenneth Branagh, on ne peut omettre Franco Zeffirelli qui a posé sa patte sur bon nombre de pièces du dramaturge. Pour celle-ci, et même s’il envisageait un autre couple de vedettes à l’écran (Sophia Loren & Marcello Mastroianni), Zeffirelli désirait avant tout deux acteurs passionnés et si possible unis dans la vie, afin de mieux faire passer cette relation d’amour-haine qui est au cœur du script. En 1966, qui mieux que Liz et Dick pouvaient incarner Catarina et Petrucchio ? Leur liaison orageuse alimentait les revues bon marché et faisait pâlir l’aura des autres stars, quand bien même leur carrière était sur la pente descendante. Aimant et abusant le cinéma autant qu’il les aimait et abusait d’eux, ils irradiaient la pellicule à leur manière, brillants mais outrageux, terribles et sublimes à la fois. Sortant à peine de l’éprouvant et cathartique Qui a peur de Virginia Woolf ?, Elizabeth Taylor et Richard Burton investirent beaucoup d’eux-mêmes dans ce tournage (dans tous les sens du terme puisqu’ils ont déboursé chacun 1 million de dollars).

la-Megere-apprivoisee-03.jpgDans quelle mesure leur investissement a-t-il empiété sur l’adaptation proprement dite ? C’est difficile à estimer, mais au final on s’aperçoit que la caméra, passé le premier tiers de mise en place, se focalisera essentiellement sur Catarina et Petrucchio, délaissant l’intrigue secondaire (les prétendants s’empressant auprès de la sœur cadette Bianca, délicieuse et douce, se faisant passer pour des professeurs de littérature ou de musique tandis que leurs valets prennent leur place) pour n’y revenir que le temps d’un twist sur un quiproquo (le vrai père de Lucentio arrivant aux noces de celui qui se fait passer pour son fils, lequel, par le biais de son valet, avait engagé un voyageur de Mantoue pour endosser l’identité du dit père afin de tromper celui de Bianca). Cette comédie comprenant énormément de faux-semblants amoureux rappelle par certains côtés des pièces de Molière telles le Médecin malgré lui. Ici, si le texte originel partageait son intrigue entre « l’apprivoisement de la mégère » (traduction du titre original) Catarina et le jeu de séduction de Bianca, le film se consacre presque exclusivement au personnage interprété par Liz Taylor. Au temps pour le premier rôle de Michael York interprétant ici un nobliau transi d’amour et totalement transparent devant l’abattage des deux monstres sacrés : il n’y en a que pour ceux-là.

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On obtient une histoire construite sur trois points d’orgue : la première rencontre, explosive, entre Catarina et Petrucchio ; l’arrivée de la « Mégère » au château délabré de son mari ; le finale pendant les noces de Bianca. Trois étapes dans l’évolution de Catarina qui passera d’une fille acariâtre, teigneuse et violente à une épouse docile, polie et douce. De quoi faire se soulever quelques sourcils chez les moins convaincues des féministes. D’autant que, dans sa dernière tirade, Catarina expose les raisons pour lesquelles une femme se doit d’obéir aux moindres désirs de son mari : sa manière à elle de prendre une revanche sur la vie – et sur les autres femmes – en choisissant d’adopter cette ligne de conduite rétrograde et/ou conventionnelle, elle qui fut si souvent la risée de ses paires. Sa façon également de répondre aux vexations de son mari : peut-être tout l’intérêt est-il là, dans ce choix opéré consciemment d’aller dans son sens plutôt que de continuer à se rebeller. Peut-être par faiblesse (dans le texte de Shakespeare, elle en est réduite à quémander de la nourriture auprès d’un serviteur de son mari), peut-être aussi par calcul : c’est là-dessus que semble insister le film en montrant les réactions de Petrucchio (un regard surpris puis attendri) lorsque sa farouche épouse ravale sa fierté. En domestiquant la belle, lui-même se fait apprivoiser.

Il n’empêche que l’amalgame de tout ceci n’est pas entièrement convaincant. On comprend mal les motivations de certains, et notamment la personnalité de Catarina. Zeffirelli maîtrise néanmoins son sujet avec une mise en scène enlevée, privilégiant les décors et s’harmonisant parfaitement avec une jolie partition de Nino Rota, mais les séquences de farce, purement théâtrales (et reposant parfois uniquement sur un bon mot, ou un comique de situation), tombent souvent à plat (comme quand les deux prétendants de Bianca en viennent aux mains pendant les leçons données à la belle). L’entreprise ardue de séduction de Catarina, ponctuée de cascades, de bourrades et d’insultes bien senties apparaît là aussi édulcorée par rapport au texte (la Catarina de Shakespeare étant autrement plus vindicative) mais il est amusant de voir dans les assauts de ce marchand vantard et aviné le reflet à peine déguisé de leur véritable romance.

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Cette comédie étriquée, un peu déséquilibrée, offre quelques vrais moments de comédie, entre pantalonnades à l’italienne et subtiles répliques à double sens. Le récitatif y apparaît parfois artificiel, agréablement secondé par quelques chansons enlevées et des séquences muettes. Si Richard Burton n’y montre que très peu de finesse (on a connu cet acteur autrement moins balourd), Liz y est rayonnante, et beaucoup plus à l’aise lorsqu’elle entreprend de donner le change à son mari (malgré son tempérament fougueux, elle est moins convaincante en harpie échevelée qu’en femme vexée et faussement soumise). Ses rares sourires illuminent l’écran et elle n’est jamais aussi authentique que lorsque, brisée par un voyage harassant, les camouflets incessants de Petrucchio et la lâcheté de son père, salie, humiliée et affamée, elle refuse de s’abandonner et décide de faire front. Pour une femme qui a passé sa vie à souffrir depuis une terrible chute de cheval dans son enfance (pendant le tournage de Grand Central) et qui a été plusieurs fois déclarée cliniquement morte, il y a dans ce film de quoi exprimer une partie de ses rages et frustrations.

Un mot sur ce DVD au master fatigué, les couleurs passées ne rendant pas hommage au travail des décorateurs des studios De Laurentiis, des accessoiristes et costumiers. Le son mono est en revanche très correct.


chez Satine, vous pourrez lire une présentation de la pièce de Shakespeare dont le film est tiré.

 

Ma note (sur 5) :

3

 


 

 

 

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Titre original

The Taming of the Shrew  

Mise en scène 

Franco Zeffirelli

Date de sortie France 

28 septembre 1968

Scénario 

Paul Dehn, Suso Cecchi d’Amico & Franco Zeffirelli d’après la pièce de Shakespeare

Distribution 

Elizabeth Taylor, Richard Burton & Michael York

Durée 

122 minutes

Musique

Nino Rota

Photographie

Oswald Morris

Support 

DVD Sony “Columbia Classics” 2009 zone 2

Image

2.35 :1 ; 16/9

Son 

VOst Mono

 

 

Synopsis : Un riche marchand de Padoue est affligé d’une fille acariâtre, au caractère si emporté que personne n’ose demander sa main. Sa cadette, la douce et belle Bianca, ne recevra la permission d’épouser son prétendant que lorsque Catarina sera mariée. C’est Petrucchio, un marchand ruiné, qui se dévoue, y voyant là une occasion de se refaire grâce à la dot. Mais conquérir la farouche Catarina ne sera pas  une partie de plaisir…