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l'Ecran Miroir

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Kubrick : un génie ? – suite & fin

Kubrick : un génie ? – suite & fin

 

Une chronique conjointe par Cachou & Vance

 kubrick-06.jpg

 

Cachou :

 

Pour te faire comprendre ce que je veux dire par là et que ce n'est pas dû à la mise en avant de l'artifice cinématographique mais bien simplement au ton du monsieur, prenons l'exemple d'un autre film qui mise sur l'esthétisme des images (même s'il joue sur un autre niveau)(et juste pour dire, je trouve le film plus abouti que n'importe lequel des Kubrick) : Zabriskie Point. Il y a pendant certains passages une sacré mise à distance du spectateur. Et pourtant je suis rentrée dedans, j'ai "ressenti" le film, il m'a émue (oui, j'ai eu le temps de le digérer, je revois à la hausse ma position)(j'ai le droit aussi hein, bon). Kubrick n'a jamais réussi à faire ça. Comment l'expliquer alors ?  

 Kubrick-10.jpg

Vance :

 

Comment expliquer que 2001 m'ait ému et que je me sois autant marré devant les pitreries de George C. Scott sur Folamour ? Ca, c'est personnel, ça tient à nos attentes, nos visions. […]

Bergman aussi paraît souvent froid dans ses approches, il n'en reste pas moins un auteur incontournable. Son travail d'épure dans la construction de ses scripts et son approche visuelle et parfois même expérimentale tempèrent la chaleur et l'émotion qui peuvent se dégager de ses scènes. Je le conçois parfaitement. Même Barry Lyndon  (qui a été démoli par la critique à l'époque, et maintenant en passe d'être totalement réhabilité, comme quoi, les critiques pro...) peine à dégager des torrents d'émotion. C'est peut-être pour cela que les personnages, lorsqu'ils ressentent, le font dans l'extrême : regarde Lord Bullingdon : pour qu'on commence à croire en la détresse de ce garçon qui voit sa mère ainsi traitée par ce noblaillon de campagne, il faut que l'acteur se livre à des mimiques trahissant sa torture. Filmé par d'autres, c'eut été ridicule. Or, en supprimant toute esbroufe dans le montage, en construisant ses plans comme de vrais tableaux, avec méticulosité et amour, en "peignant avec la lumière", Kubrick transcende le sujet et nous y fait croire. Et puis, l'époustouflant mariage musique/image, c'est tellement plus précieux, enrichissant et beau que ce qu'on voit à côté. Dans ses films de guerre, les soldats meurent au ralenti, les explosions sont silencieuses : et pourtant ça reste violent et sanglant. Dans son film spatial, le vaisseau ne fait pas un bruit de tonnerre avec ses tuyères, il n'y a ni explosions ni lasers : juste un drame silencieux et oppressant. C'est qu'il adopte un autre ton, très reconnaissable. Friedkin avait fait quelque chose de similaire dans son approche de l'horreur pour l'Exorciste.

 stanley-kubrick-07.jpg

Cachou :

 

Donc, Kubrick ne me convient juste pas, c'est tout.

 

Disons que pour l'instant, Kubrick reste pour moi comme Hitchcock : un réalisateur qui a certes fait de très bon films qui ont eu une influence indéniable sur le cinéma, mais qui n'est pas pour autant infaillible dans ses réalisations et qui a montré, lui aussi, des faiblesses, surtout au niveau scénaristique je trouve.

 

[…] Je diviserais pour l'instant ses films en deux catégories :


- avec une bonne idée qui tombe à plat et sans réalisation marquante :


Dr Folamour, Lolita, Spartacus (que j'aime bien mais qui rentre quand même dans cette catégorie pour moi).

 
- avec une réalisation marquante et une idée qui reste :


Eyes Wide Shut, Orange mécanique, Shining et les trois derniers, dont 2001.


- quelques films qui hésitent entre les deux :


The Killing, Le Baiser du tueur, Les Sentiers de la gloire, mais bon ce sont des films de jeunesse, c'est pour ça en fait.


Et je réalise que ceux de la deuxième catégorie sont ceux où l'esthétique visuelle est plus recherchée, plus épurée, préparant d'une certaine manière le spectateur à rentrer dans un autre monde, à côté du sien, qu'il n'essaie plus d'imiter mais dont il finit par se détacher complètement. C'est là que Kubrick arrive à inventer son cinéma, à mettre sa patte, à avoir cette personnalité visuelle et cinématographique qui marque.
Mais on ne retrouve pas ça dans tous les films, comme pour Hitchcock qui a fait une petite dizaine de films incroyables, puis des bons films, des films passables et quelques films catastrophiques.


Donc non, je ne veux pas crier au génie. D'abord parce que les bons films de Kubrick, s'ils m'ont plu, ne m'ont pas (encore) parlé. Et un réalisateur qui ne remue pas mes tripes outre mesure ne pourra pas être un génie à mes yeux.  Ensuite, et je suis désolée, c'est très bête mais c'est quelque chose qui a toujours influencé ma manière de percevoir le réalisateur, cette aura de grandeur qui l'entoure me saoule et me donne juste envie de déprécier ses films. J'en ai aimé plusieurs. Je n'en ai adoré aucun. […] Quand on aime sincèrement, en général, on raccroche ça à des ressentis personnels, et non pas seulement à des analyses, non ? Par exemple, Lost in translation, LE film à mes yeux, s'il me plaît, ce n'est pas pour son utilisation des plongées sur la ville, pour sa retranscription de l'altérité de soi-même face à l'altérité du monde et bla et bla. C'est ça, mais c'est surtout pour cette impression de me retrouver complètement dans l'esthétique et les personnage de Coppola, pour cette sensation "d'être chez moi" quand je suis dans un de ses films. A mes yeux, le génie d'un réalisateur réside là. C'est une conception trèèèès égoïste du génie, mais je m'en fous, les films, si je les regarde, c'est pour moi, pas pour les autres, donc un réalisateur, si je l'aime, c'est pour moi, pas pour les autres, et c'est donc à mes yeux qu'il doit être un génie. Kubrick n'a pas encore su me toucher comme une Coppola, un Gondry ou un Anderson ont pu le faire. Leurs films seront peut-être moins aboutis mais ils sont plus "humains" à mes yeux, dans le sens, qu'ils parlent plus de l'humanité comme je la perçois.

Stanley_Kubrick-09.png 


Vance :

 

Je comprends tout à fait cette réaction. Surtout que, Kubrick, je ne suis rentré dedans ni pour suivre un courant de pensée, ni pour satisfaire une envie : Kubrick, c'est un peu comme un défi que je me suis lancé. […] Et je l'ai véritablement adoré du premier coup. Après, j'ai cherché à voir ses autres films. Tous ne me parlent pas autant (Orange mécanique me met mal à l'aise) mais j'y trouve chaque fois quelque chose qui distingue ce film d'un autre sur un sujet similaire.

 

Sans être un véritable théoricien du cinéma, Kubrick a su imposer une vision personnelle de ce medium, qu'il traitait de la meilleure façon : un art, plus visuel (et sonore) que littéraire. Ses histoires ne progressent pas par des dialogues, qu'il réserve à certains moments imposés (ses fameux "éléments inamovibles" sur lesquels repose l'intégrité du scénario) et il aime prendre son temps pour présenter ses situations, les faire s'imposer d'elles-mêmes au public. A bien y regarder, il n'y a même pas grand chose de révolutionnaire (ce qui, je le concède, pourrait lui ôter le qualificatif de génie) dans son œuvre. Néanmoins, il a su utiliser mieux que la plupart de ses pairs les outils mis à son service et exploiter les ressources humaines et technologiques pour développer ses propres visions. Quand on observe combien il s'est investi pour la réalisation de certains plans de 2001 (tout de même, cette centrifugeuse géante ! Et il a carrément débauché toute une équipe de scientifiques à la suite de la projection d'un documentaire astronomique), on comprend à quel point il tenait à mettre sur l'écran ce qui ne prenait sens que dans sa tête. Tu vois, j'aime énormément Arthur C. Clarke, certains de ses livres sont d'incontestables références de la SF (dire que Kubrick voulait au départ adapter les Enfants d'Icare, c'est rageant !) mais je préfère de loin la manière dont Kubrick a conçu 2001 que celle de l'auteur de la nouvelle, car le réalisateur, sous ses dehors froids et austères, a approché quelque chose de divin, a insufflé une étincelle cosmique et a ouvert notre champ de perception. Peu d'autres ont su le faire.


Tu n'as pas à t'en vouloir de ne pas être touchée par lui : ce qui compte c'est bien que tu aies su voir ses qualités intrinsèques. La manière dont tu as vanté certains plans de Barry Lyndon montre à quel point tu as été également fascinée par son perfectionnisme, son sens esthétique. Je sais pour ma part que ce que m'a apporté 2001 a tendance à transpirer dans ses autres films. Objectivement, je n'ai pas été emballé par les autres, j'ai plus tendance à les voir comme le catalogue de l'exposition d'un immense artiste. […]


Ainsi :


Folamour : inspiré et férocement drôle, avec une fin déroutante. J'ai plutôt aimé.


Barry Lyndon : somptueux, parfois poignant et cruel. J'ai plutôt aimé.


Shining : techniquement bluffant, distille une bonne angoisse, mais échoue à terroriser. J'ai plutôt aimé.


Orange mécanique : formellement, un chef-d’œuvre, vraiment abouti, assez dérangeant. J'ai beaucoup aimé.


FMJ : percutant et brillant, mais la fin me marque moins. J'ai plutôt aimé.


Eyes wide shut : techniquement irréprochable (avec en plus un travail sur la concordance des couleurs que Lynch reprendra) mais un discours un peu vain. J'ai moyennement aimé.


Spartacus : parfois grandiose, parfois frustrant, Kubrick a transformé une fresque épique en un récit politique et philosophique. Un peplum inclassable. J'ai plutôt aimé.


les Sentiers de la gloire : un récit un peu décousu mais ambitieux et fort. J'ai plutôt aimé (mais je veux le revoir, c'était il y a longtemps).


Tu vois, je ne parviens à m'enflammer sur aucun de ses films à part 2001. Finalement, j'arrive à garder la tête froide. Ce marathon m'a fait du bien.