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l'Ecran Miroir

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[info] Entretien avec Gilles Lellouche & Vincent Lindon

[info] Entretien avec Gilles Lellouche & Vincent Lindon

 

Seconde partie de notre rencontre autour de Mea Culpa, où nous avons pu, en compagnie d'autres blogueurs, parler un moment avec les deux acteurs principaux : Gilles Lellouche et Vincent Lindon. Encore une fois, la conversation s'est avérée passionnante, le duo répondant avec enthousiasme, revenant sur leur collaboration, fiers d'avoir participé à l'un des plus grands films d'action français.



l'Art de tricher

 

 

Le film commence avec une scène très spectaculaire, dans une voiture, un espace ultra restreint, y a-t-il de la place pour la comédie au détriment de l'action ?


Gilles Lellouche : Pour se préparer à ce genre de scène, en fait, c'est ni plus ni moins comme j'imagine lorsque l'on prépare un ballet, une danse, une chorégraphie. On a un coach et des cascadeurs avec lesquels on réfléchit à la meilleure manière de faire la scène, la faisabilité. Eux, ils ont une espèce de scène idéale dans la tête qu'ils ont mise au point avec Fred, et après, on répète dans une voiture et on découpe en segments la séquence et puis on voit ce qui est jouable, ce qui n'est pas jouable, ce qui est visuel et ce qui ne l'est pas. Surtout qu'il y a un rapport esthétique aux choses dans le film de Fred, donc on regardait suivant les angles, les axes, ce qui était le plus payant. Et ensuite ce sont des répétitions encore, encore et encore. Parce qu'en fait c'est l'art de tricher. On se frôle, les coups passent à 1cm, ou on essaye de parer les choses. Et c'est assez grisant parce que c'est assez rare en fait en France d'avoir ce genre de scènes. Moi personnellement je n'en avais jamais eu. C'est grisant parce que ça file un peu la trouille, il faut être honnête. Parce qu'on sait qu'un geste raté, c'est un coup porté. Donc c'est de la répétition, de la répétition, de la répétition. Et en ce qui concerne la comédie, il n'y en a pas, il n'y a que du physique. La comédie est inhérente au physique, c'est un mélange des deux, on joue avec son corps et pas avec sa tête.


Une sorte de machine cérébrale

 

Avant de tourner ensemble dans ce film, vous connaissiez-vous ?


Vincent Lindon : (riant) Personnellement ? Je savais que Gilles Lellouche existait déjà ! Oui on se connaissait un petit peu, je l'avais croisé à quelques reprises et on s'était bien appréciés. En fait, on ne s'est anormalement pas rencontrés dans la vie, pour deux personnes qui ont été amenées à des endroits similaires. On s'est croisés au Cours Florent, pour la première fois, où j'étais venu faire une masterclass et où Gilles était élève. Et donc Gilles connaissait mon existence et moi pas encore, il était un élève. Il y en a un sur 100 000 qui perce à peu près, et c'était lui. Et moi je ne le savais pas encore puisqu'il n'avait pas encore percé ! Après on s'est croisés, on s'est repérés comme des gens se repèrent à des endroits comme ça, qui duraient 10/15 secondes. Il y a un jour qui m'avait beaucoup marqué, il était sur son scooter au coin de la rue Jacob, et moi je traversais la rue Bonaparte, il venait d'être papa et on a eu une discussion, le temps que le rouge passe au vert et que le vert passe au rouge, qui était extrêmement bienveillante, un très beau moment qui a duré rien du tout. Et puis on s'est recroisés deux fois, puis après on a pris un verre dans un café pour un projet qu'on avait ensemble, qu'on n’a pas fait, puis après on s'est croisés deux trois fois dans des cafés, dans des restaurants, et puis on s'est vraiment vus je crois pour la première fois à la préparation du film. Mais on se cherchait, on s'admirait, on était intrigués l'un par l'autre.

Je vais laisser Gilles répondre, je crois que l'on reconnaît les gens sans les connaître, qui ont une démarche assez semblable de la vôtre, une énergie par exemple. Je vois très vite, je cherche des choses chez les gens, il y a ceux qui sont énergiques, ceux qui ne sont pas énergiques. Je vais très souvent vers les gens énergiques. Et j'aime bien aussi aller vers les gens qui sont décideurs, qui prennent leur destin en main, ce qui est le cas de Gilles. J'aime bien aller vers des hommes, des carrures, pas des demi-portions, ce qui est le cas de Gilles aussi. J'aime bien aller vers les grandes gueules, les gens qui disent ce qu'ils pensent et qui n'envoient pas faire dire ce qu'ils ont à dire, ce qui est le cas de Gilles aussi, et j'aime bien les gens qui se démarquent, qui ont des idées qu'ils peuvent de temps en temps assumer, de croire qu'ils vont avoir raison contre tous même si ce n'est pas toujours le cas, ce qui est le cas de Gilles aussi. Donc, qui est une sorte - pour faire un jeu de mot - de deuxième bel emmerdeur magnifique.

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GL : (riant) Plus discret, plus planqué !


VL: Voilà, parce que j'étais là ! Mais sur un prochain film tu vas être « Vincent » et t'auras un « Gilles » donc… C'est notre métier de repérer les choses, de très très vite faire des scanners des situations, des métiers, de chopper très très vite les gestes des gens. On a une sorte de machine cérébrale qui ingurgite et qui enregistre les mouvements et les façons dont les gens se meuvent dans la vie parce que l'on aura peut-être à les réutiliser pour jouer un barman, un taxi, un boucher. Donc on voit aussi les gens que l'on croise, on choppe des choses comme ça, un peu comme les gens qui font des imitations. Les 3, 4 petites choses qui font qu'on sait si on a des atomes crochus avec quelqu'un. Donc voilà pourquoi les acteurs se connaissent si vite un tout petit peu, et savent si ils sont attirés ou pas. Hein, c'est ça ?

GL : Absolument !


Il faut savoir refuser quelquefois.

 

Donc vous aviez déjà tous deux l'envie de travailler ensemble avant ce film …


GL : Moi en ce qui me concerne, beaucoup. J'avais très très envie de tourner avec Vincent. Pour raccorder avec ce qu'il a dit tout à l'heure, quand j'étais au Cours Florent on avait beaucoup de masterclass. Pour être très honnête, je m'en foutais complètement, et de ceux qui venaient les faire. Cette présomption, cette prétention idiote qu'on a à 20 ans en se disant « ça ne m'intéresse pas ». Le seul que je ne ratais pas, que je ne voulais pas rater, c'était Vincent. Parce que j'aimais l'acteur, mais parce que j'aimais aussi son discours et que vraiment je buvais ses paroles. Ca m'avait fait rire parce qu'une fois il avait dit : « De toute façon là je suis en train de vous donner des conseils, mais y en a, allez, y en a un sur 100 qui dit : ouais donne-moi tes conseils, j'en ai rien à foutre de tes conseils moi, dans deux ans de toute façon je serai au top et voilà ça me suffit ! - donc je suis en train de parler et puis y en a un qui en aura rien à foutre. ». C'était moi. Et ça m'a parlé, et ça m'a fait rire. […]

Et donc j'ai toujours une forme d'admiration pour son discours que je trouve très honnête, très intègre et très différent de la langue de bois habituelle de certains artistes qui n'osent plus rien dire par peur de se couper d'une certaine frange de leur public. Lui s'en fout. Et je pense que quand tu t'en fous, finalement c'est là que t'es le plus fort. Et non seulement il y a un discours, mais il y a aussi un choix, il y a une direction dans la carrière. J'ai toujours observé Vincent, c'est pour ça que j'ai toujours eu envie de tourner avec lui. Au sacrifice d'un certain cinéma très populaire, parce que populaire il l'est, il s'est servi de sa popularité pour aller vers des choses belles, élégantes, pointues, et nobles. Ce qui est très très rare. Et ce qui pour moi est un exemple à suivre. Donc quand j'ai eu l'opportunité de pouvoir tourner avec Vincent, j'étais comme un fou.

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VL : Moi j'avais très envie, aussi, de tourner avec Gilles et ce qu'il a oublié de dire c'est que j'ai très envie de re-tourner avec Gilles. Ah oui, c'est important, car c'est pas tout de tourner, encore faut-il laisser une trace qui fait que l'on a envie après de se retrouver. Dans la vie, il n'y a pas de problème, mais au cinéma c'est ça qui est aussi très important. Et aujourd'hui, ce qu'il faut - en plus de tout ce qu'il a très gentiment dit sur moi et que je pense sur lui - c'est trouver le terrain pour faire ça. Et justement c'est ce qu'il vient d'expliquer. […]

Il faut savoir refuser quelquefois. Peut-être qu'on va nous envoyer 5, 6, 7, 10, 15 projets sur les 5 années qui vont suivre, il faudra absolument résister contre l'agrément de la retrouvaille qui sera peut-être inférieur au désagrément qui sera le résultat de quelque chose qui sera persuadé, auto-persuadé que c'est bien, juste pour se retrouver, alors que ce n'est pas le cas. Il faut une base, il faut un bon scénario, et parce que c'est avec des beaux projets que l'on fait des beaux mariages, que les gens s'entendent bien. Si la base n'est pas juste et que c'est juste une excuse pour se retrouver, on croit qu'on est content et après quelques fois on s'en veut même. Comme on ne peut pas s'en vouloir à soi-même, c'est à l'autre qu'on en veut, et inversement. Et c'est comme ça que de temps en temps arrivent des disputes dans les couples, ou dans l'amitié, et les fâcheries, c'est quand deux personnes qui s'aiment partent sur un mauvais coup. […]

J'aime pas, dans le cerveau de la personne qui pense à ça, se dire « ah oui, un petit écart de parcours ... ». Et hop, ma tête ou mon nom arrivent, je veux être un bon souvenir. Pas forcément un succès, parce que je suis pas intéressé par les entrées, si on me les donne je suis ravi, mais c'est pas ça : je préfèrerai toujours me coucher le soir avec un film qui a été un échec et où moi je peux me dire tout simplement « mais c'est pas grave, moi je l'ai fait, moi je continue à l'aimer » plutôt que d'avoir fait un succès qu'on m'aurait soufflé, auquel j'aurais pas pensé tout seul, et après je me couche le soir et je me fais « ouais mais si on me l'avait pas dit, je l'aurais pas su ... » et le pire étant éventuellement le choix que l'on ne voulait pas faire et qui ne marche pas. C'est des choses dont on met très très très longtemps à s'en remettre. […]


Cacher la proie pour l'ombre

 

Les artistes sont très très durs avec eux-mêmes, ceux qui ont une conscience. Très violents, très durs. On ne se fait jamais de cadeau. C'est pour ça qu'on souffre autant, c'est pour ça qu'on a des plaies aussi grandes, c'est parce que l'on s'occupe bien de notre cas à nous-même, ou l'inconscient en tous cas s'occupe bien de nous-même. Parce que, une mauvaise décision n'a pas beaucoup de différences avec une bonne décision, mais 30 mauvaises décisions ça fait une carrière pas terrible, et 30 bonnes décisions ça fait une belle carrière. Et c'est pareil dans la moralité des hommes, 30 petites lâchetés on devient un gros gros lâche, et 30 petits actes de courage, on devient quelqu'un qui a été courageux. Donc il faut voir plus loin, c'est parce que le drame - et il le sait Gilles, et moi aussi - c'est que l'on a fait des erreurs tous les deux et on les revendique surtout. Mais en soi c'est rien, une, mais si on en fait une, immédiatement on ouvre une valve qui fait que l'on a encore plus de possibilité de la refaire. En fait il ne faut jamais céder une fois, si tu trahis une fois, tu peux trahir 20 fois. Il faut essayer de ne pas le faire du tout, mais c'est très compliqué parce qu'il y a de moins en moins de beaux films, il y a de plus en plus d'acteurs, il y a de plus en plus d'affiches, il y a de plus en plus de bandes annonces, il y a de plus en plus de cinémas, il y a de plus en plus de complexes, de cinémas qui ouvrent. Et donc il y a l'angoisse toujours de se dire « mais si je laisse passer ça ... », quelquefois cacher la proie pour l'ombre. Mais la proie est pas si belle des fois, et l'ombre n'est pas sûre d'arriver, mais si elle arrive et qu'elle est belle alors c'est formidable, on se dit : « qu'est-ce que j'ai eu raison de laisser passer le coup d'avant !». Bon mais ça c'est pareil dans tous les métiers. […]

Quelquefois on n'y peut rien, c'est la vie qui vous amène … il faut être très courageux. Et une dernière chose et après je voudrais vraiment que Gilles prenne la parole, il y a des erreurs très excusables. Mais il faut qu'elles soient revendiquées. Un acteur qui me dirait : « Vincent, je vais te dire un truc : j'ai fait ce film un jour, je l'aimais pas, je voulais pas le faire, mais je l'ai fait parce que moi je voulais donner à manger à mes enfants, parce que j'ai ceci, parce que j'ai cela, parce que j'aide mes parents, parce que truc... », tout d'un coup, il devient encore plus courageux qu'un mec qui fait des beaux choix. Je fais « chapeau » ; il a accepté éventuellement la possibilité d'être ridicule, au-delà d'un truc qui n'est pas bien, mais il sait pourquoi au départ, et il le dit. Ca aussi c'est courageux. Ca c'est beau aussi. Ce que je n'aime pas c'est au milieu, c'est pas se raconter la vérité à soi et donc mentir aux autres, c'est la frange que je n'accepte pas.


GL : Rien à ajouter !


Un cinéma français qui souvent a peur de son ombre

 

Pour le coup, quels sont les éléments déclencheurs pour faire ce film ? Le script, les retrouvailles avec Fred Cavayé, le fait de tourner ensemble, tout ça ?


GL : Exactement. En premier lieu c'est toujours évidemment le script, en particulier, en tous cas en ce qui me concerne, et en particulier parce que c'est Fred qui le réalise. Réalisé par un autre, je ne suis pas sûr d'y aller franchement. Je ne suis pas sûr. Au même titre que quand j'avais accepté A Bout Portant, je l'ai accepté parce que j'ai lu le script et que je me suis dit « Où il va ce scénario-là ? Qu'est-ce qu'il me raconte ? Comment on peut prendre d'assaut 36 quai des Orfèvres ? A deux ? Mais il est complètement zinzin ? Il a perdu le sens des réalités ? ». Et donc j'ai vu Pour Elle. Je ne l'avais pas vu jusque-là. J'ai été acheter Pour Elle, et je l'ai regardé. Et puis là, je vois l'articulation du scénar, quand le film part, la dernière demi-heure est une demi-heure d'action hallucinante où je reste assis sur mon fauteuil comme ça, scotché, et je dis « oui d'accord, évidemment ». Parce qu’il a ce sens-là. Donc j'ai fait A Bout Portant et j'ai eu raison. Parce que j'avais vu Pour Elle et que ça m'a rassuré. Vraiment.

Et donc après avoir vu Pour Elle, après avoir fait A Bout Portant, ça m'a donné évidemment le courage, l'audace et l'envie de faire celui-là, qui aussi est un scénario qui, réalisé par un autre, peut être complètement ridicule, plat. Il faut un technicien hors pair, quelqu'un qui maîtrise son outil sur le bout des ongles, ce qui est son cas, et de plus en plus, je trouve qu'il a pris une espèce de maturité et surtout il s'est totalement décomplexé […] dans un cinéma français qui souvent a peur de son ombre, qui souvent n'ose pas, manque d'audace, préfère être dans des cases rassurantes par peur de déplaire. Lui, au contraire, s'émancipe dans un genre qui est très particulier puisque rare. Donc évidemment que ça me donne envie, et ensuite il y a la cerise sur le gâteau, une grosse cerise sur un petit gâteau, c'est de tourner avec Vincent, quelque chose dont j'avais évidemment envie. Je vais le répéter encore mais je pense que dans les acteurs français, il y en a peut-être trois avec qui j'avais vraiment vraiment envie de travailler. Et lui en premier.


VL : Je reviens sur ce qu'a dit Gilles parce que c'est tout à son honneur, mais c'est pas vraiment vrai. Je suis sûr que si l'on t'avait donné le scénario de Mea Culpa et que l'on t'avait dit que c'est Fred Cavayé qui devait le réaliser, mais un tel l'a lu - moi par exemple - « et Vincent a dit non », ça t'aurait interpellé. Je pense que c'est formidable que Fred le fasse mais de toute façon si le scénario ne t'avait pas convaincu à mort, même faisable par quelqu'un d'autre, tu ne l'aurais pas fait. Et il se trouve que c'est un scénario qui de toute façon t'aurait plu et aurait été faisable par quelqu'un d'autre, moins bien que par Fred. Et du coup, parce que c'est Fred, c'est la cerise sur le gâteau. Mais je ne crois pas que l'excuse de savoir que c'était lui fasse que t'aies dit oui au scénario.

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GL : Oui oui oui tu as raison.


VL : Tu as lu le scénario, je me souviens, on en a parlé, et je me souviens des coups de téléphone qu'on a eu et où t'as été extrêmement précis, tu m'as dit : « qu'est-ce que t'en penses ? » et avant d'avoir ma réponse, toi tu avais déjà la tienne dans ta tête et tu savais exactement ce que tu voulais. Je t'ai dit ce que j'en pensais, tu m'as dit ce que t'en pensais, la somme c'était : « on meurt d'envie de le faire, il n'est pas question que ce film soit fait par quelqu'un d'autre que par nous, maintenant, tu crois pas que là … » et tu m'as donné un ou deux arguments ; j'ai fait « ah oui, j'avais pas vu ça, tu as raison » et j'ai dit « moi en revanche, j'ai noté un petit truc ... » et tu m'as dit « ah oui c'est vrai ». On avait 5, 6 trucs qui nous titillaient, pas très importants mais des détails, les détails des fois très important dans un film. Fred en a accepté 5 des 6. Un, il a été contre, mais il a très très bien expliqué et il nous a prouvé par A+B qu'il était contre et qu'on allait faire comme lui l'a décidé, et rien que ça c'est encore plus agréable que s'il avait cédé, parce que ça veut dire qu'il sait exactement ce qu'il voulait.


GL : Et t'as totalement raison, mais ce que je voulais dire pour éclaircir ma pensée, c'est comme si François Ozon proposait le scénario de Star Trek. Non, parce qu'à un moment donné le scénario de Star Trek peut être extraordinaire, François Ozon est extraordinaire, le problème n'est pas là. C'est que les deux vont donner une somme extraordinaire. Et donc voilà, c'est pour ça que je me dis que la somme de ce scénario-là, réalisé par Fred Cavayé, il y a une cohérence, ce qui fait que oui, évidemment, c'est ça que j'ai aimé.


On est dans du lâcher prise absolu

 

Vous avez des rôles physiques, Mea Culpa est sans doute l'un des plus gros films d'action faits en France.


GL : Je suis d'accord avec vous.


Est-ce que ce genre de rôle où l'émotion passe par l'action, car il n'y a pas beaucoup de dialogues dans le film, est difficile à aborder en tant que comédien ?


VL : Il y a plein de choses en interview qui nous reviennent, auxquelles j'ai toujours envie de dire on, mais je vais dire « je » parce qu'il n'y a pas de raison que je dise « on » ou « nous ». […]Il y a des touches, j'ai senti en effet, mais de très très loin, que ce n'est pas un personnage très bavard, mais pas assez pour me dire : « qu'est-ce qu'il est taiseux !» et pareil pour le personnage de Gilles. C'est beaucoup plus charnel, beaucoup plus organique, l'acceptation d'un film pour moi. C'est : « je l'ai lu, j'aime ». Et je ne me pose pas de questions. C'est comme les gens qui rencontrent une femme et qui 20 ans après sont toujours ensemble, on leur demande : « mais qu'est-ce qui t'a plu chez elle ? » et ils vous expliquent qu'entre le moment où elle a franchi la porte du café et le moment où elle est arrivée à la table, ça dure pendant une heure, ils te disent « j'ai senti que cette personne, vraiment, avait quelque chose qui me plaisait, j'ai vu chez elle une honnêteté, j'ai vu ceci, j'ai vu cela », j'ai toujours envie de leur dire « t'as rien vu du tout, il y a 8m entre la porte et la table, elle est arrivée, vous vous êtes plu, c'était elle, c'était toi, vous vous êtes touchés, c'était chimique, vous avez dormi ensemble, et le lendemain vous vous êtes dits : c'est impossible, ma vie sans elle c'est impossible ». Et maintenant, 20 ans après, on essaie de trouver des raisons intelligentes et rétroactives pour expliquer quelque chose qui ne s'explique pas.

Et un film pour moi c'est pareil. Aujourd'hui, j'apprends beaucoup de choses sur le film dans lequel je suis, par les questions des journalistes, de vous, j'apprends énormément de choses où je fais l'intelligent en disant : « oui, c'est une très bonne question, vous avez raison de le souligner » mais j'ai mon deuxième cerveau qui fait « ah merde, j'y ai pas pensé ! ». Ou tiens, ils me montrent quelque chose à laquelle je n'avais pas réagi parce que c'était beaucoup plus organique, c'est le corps qui parle, c'est l'envie. Je suis arrivé page 103, quand j'ai vu qu'il y avait le mot « fin », j'ai quasiment en même temps, pendant que je lisais les trois dernières répliques, composé le numéro de Fred. Et je l'ai appelé : « Je le fais Fred, j'ai adoré ! ». Et s'il m'avait dit « mais qu'est-ce que t'as aimé ? » j'aurais bien été incapable de lui dire, […] parce que je ne sais pas, sur le moment je ne sais pas. Et après le tournage va tellement vite, pendant trois mois, je ne sais pas. Je sais juste que j'ai aimé ça, c'est très bizarre.


GL : Parce qu'on est dans du lâcher prise absolu, c'est-à-dire que tout se fait sur le moment, sur l'instant, tout ce que le caractère instinctif et impulsif du jeu peut représenter. On est vraiment là-dedans et c'est extrêmement agréable, c'est impossible d'être mécanique. Il est impossible d'avoir réfléchi, on est tellement pris … alors évidemment avec la multiplicité des prises, après on est un peu plus rôdés à l'exercice, on peut rajouter 2, 3 petits trucs mais ce que je veux dire, c'est que c'est tellement le physique qui parle que l'on est dans des choses que l'on ne découvrira qu'une fois le film fini. Moi je n'avais aucune conscience de ce que je jouais, en fait. Très sincèrement. Mais c'est tant mieux - enfin on va se calmer, sur des scènes de dialogues bien sûr - mais sur des scènes physiques, sur le danger qu'il peut y avoir dans le regard, sur l'immédiateté d'une réponse, d'un geste, c'est votre corps qui parle, qui s'exprime comme si vous étiez dans un caractère d'urgence de la vie. Donc c'est extrêmement jouissif.


VL : Je me souviens de la scène à Toulon devant le commissariat quand tout d'un coup je suis dans le bus, je sors, je me fais renverser par la voiture. Donc on a tourné cette scène et après on était sur Gilles qui avait une scène de fusillade, je me souviens qu'avant la prise il avait les jetons. C'est Gilles qui avait les jetons. Mais ça, la caméra, elle s'en fout complètement. Sautet m'a dit un jour une phrase que je n'oublierai jamais de ma vie, jamais, jamais. J'étais sur le tournage de Quelques Jours Avec Moi, j'avais une scène avec Sandrine Bonnaire, j'étais dans une cuisine et je devais être très angoissé. J'étais jeune acteur, et c'était un metteur en scène très colérique, il était très autoritaire. Moi j'allais sur le tournage avec une peur au ventre incroyable, peur de mal faire, peur de ne pas être à la hauteur de tous les grands acteurs qu'il avait filmé. Et peut-être 10 minutes avant la prise, j'ai été le voir et je lui dis :

« Claude ... 

- (imitant Claude Sautet ensuite ...) Oui qu'est-ce qu'il y a ? 

- Euh … il faut que je sois angoissé ... 

- Je comprends rien de ce que tu me dis !

- Il faudrait que je sois angoissé, comment je peux être angoissé ?

- Quoi ? Je m'en fous ! T'as qu'à penser à ta note de gaz ! Ce que je veux voir c'est de l'angoisse ! De l'angoisse ! Je m'en fous ! ».

On a peur de gêner.

 

Et sur le moment je n'avais pas compris ce que ça voulait dire. Et en fait la caméra elle voit quand on joue une scène d'angoisse, de l'angoisse. Peu importe si vous pensez à un truc de votre vie, ce qu'il voulait voir c'est de l'angoisse. Le jour où Gilles a tourné cette scène, et ça m'est arrivé aussi dans le film : le personnage a peur, parce que même un flic quand il y a une grosse grosse attaque, on en a parlé avec beaucoup de flics, le cœur est à 8000. Gilles il avait peur ce jour-là, peur de se servir de cette arme, de ne pas faire bien, peur de faire recommencer la scène. Et quand il y a 5 caméras qui se mettent en route, qu'il y a 3 cascadeurs qui partent en scooter, qu'il y a un truc qui va s'écrouler, on se dit « pourvu que je rate pas ! J'ai 8 secondes sur moi, pourvu que je les rate pas … Je vais tout foutre en l'air ». On a peur de gêner. On a peur de gêner 80 personnes qui font leur métier. Les acteurs qui sont conscients de ça, qui se disent : « ben puisque j'ai peur, puisque je sais que j'ai le trac, je vais m'en servir et je vais jouer dessus ». Entre guillemets, c'est très « pute » comme mécanisme, mais les plus grands acteurs sont ça à un moment. C'est là où c'est formidablement jouissif. C'est quand on se dédouble avec l'incarnation du personnage du film et que l'on ne sait plus qui est qui. […] On ne sait plus s'il est Frank ou Gilles, on ne sait plus si je suis Simon ou Vincent, dans certaines scènes parce que les deux se confondent.


 

 

Un grand merci à Claire Chevalier (@sortiescine) et Vincent Lautier pour avoir organisé cette rencontre, à Fred Cavayé, Gilles Lellouche et Vincent Lindon pour leur disponibilité, et à Gaumont (@gaumontfilms).