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l'Ecran Miroir

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Dans la tête de Dick 05 : Ubik

Dans la tête de Dick 05 : Ubik

Ubik.jpgTitre original : Ubik

Un roman de Philip K. Dick (1969), éditions France Loisirs 1976.

Traduction : Alain Dorémieux.

 

Résumé : Joe Chip travaille pour Runciter. Il se charge de lui procurer des personnes douées de la faculté d’annuler les pouvoirs psi (télépathie, précognition) des espions de Hollis, dans une société où toute entreprise cherche à prendre de l’avance sur les autres en anticipant sur les tendances. Alors qu’ils avaient monté une vaste opération pour traquer des « psis » sur la Lune, Runciter et Joe se retrouvent victimes d’un attentat, dont le second réchappe de justesse avec quelques agents. Mais, dès leur retour sur Terre, ils constatent que le temps leur file entre les doigts : la réalité n’est plus ce qu’elle était, les objets régressent, adoptant des formes passées. Pire : ils reçoivent des messages de leur patron au moment même où la télévision diffuse des images de ses funérailles. Que croire alors ? Seraient-ils morts, dans cette « semi-vie » qui permet aux défunts de communiquer un temps avec les vivants ? Et pourquoi le temps s’effiloche-t-il sous leurs yeux, passant de 1992 à 1939 ? Pourquoi chaque rescapé de l’équipe est-il retrouvé mort, en état de décomposition avancé ? Et qu’est-ce que c’est qu’Ubik, qui est partout, sous toutes formes, capable, si on en croit les messages, de guérir tous les mots et de restaurer la réalité ?

 

 

Une chronique de Vance

   

Fission des réalités.

Désagrégation lente des univers sensibles.

Les mondes de Dick se fondent et se démêlent sans qu’on puisse véritablement, à un instant donné, décréter que l’action se déroule dans un monde cohérent.

 

CLAP-DonnieLe coin du C.L.A.P. : Ubik m’attendait depuis longtemps. La proposition de Cachou de faire à son sujet une lecture commune (en parallèle, donc, avec publication coordonnée et synchrone de nos impressions respectives) ne pouvait que m'enchanter. J'y ai souscrit sans hésiter et vous invite donc à lire son avis à la suite du mien (ou avant si ça vous chante ou en même temps si vous y arrivez - mais gaffe aux digresions !). Je pensais en avoir pour quelques semaines, il ne m’en a fallu guère plus d’une. Ca se lit vite. Et pourtant, ça n’est pas aisé à lire. En dehors des habituels chapitres bien au chaud dans mon lit, j’en ai avalé au cinéma, à l’école, en attendant un électricien, sur la terrasse avec les premiers vrais ensoleillements et encore un en attendant le début d’une réunion syndicale.

 

Ubik m’a pris par surprise. Dès le début. Quoique.. pas tout à fait, en fait. Sa forme rappelle beaucoup le Dieu venu du Centaure et même Loterie solaire avec lesquels il partage un contexte politique assez proche. Comme toujours, les personnages centraux, ceux dont on partage les doutes, les peurs et les réflexions diverses, sont loin des canons du héros classique. Joe Chip, qui n’est que mentionné dans les premiers chapitres (il ne devient le pivot du roman qu’après le fameux attentat sur la Lune), est décrit comme un quasi SDF, sans le sou (alors que le moindre geste est payant dans un monde où le simple fait d’ouvrir une porte nécessite de sortir des crédits), drogué et alcoolique, mais compétent dans son rôle.

 

Chapitre III, p. 33, §3 : Joe veut sortir de son appartement.

La porte refusa de s’ouvrir et déclara : «  Cinq cents, s’il vous plaît. ». […]

Joe Chip sortit un couteau en acier inoxydable du tiroir à côté de l’évier ; il s’en munit et entreprit systématiquement de démonter le verrou de sa porte insatiable.

« Je vous poursuivrai en justice, »  dit la porte tandis que tombait la première vis.

Joe Chip dit : « Je n’ai jamais été poursuivi en justice par une porte. Mais je ne pense pas que j’en mourrai. »

 

Lorsqu’il est chargé de faire passer des tests à Pat, une nouvelle recrue aux pouvoirs inconnus, il détecte le danger potentiel et le signale à son patron, Glen Runciter, qui est contrarié par les manigances de Hollis dont il subodore une action massive de ses psis. Runciter, dirigeant d’une firme ayant pignon sur rue, n’en est pas moins inquiet et préfère en référer à sa femme bien-aimée. Enfin, à feue sa femme, conservée en état de semi-vie dans un moratorium suisse.

 

Chapitre I, p. 9, §2 : « Je vais consulter ma défunte femme, » déclara Runciter .

 

Tout est mis en place, calmement, sans précipitation. On pressent le danger sournois. Runciter monte son opération commando sur la Lune afin d’y nullifier les pouvoirs des psis qui y ont été détectés. Il n’en reviendra pas. Enfin, apparemment…

Car, pris au piège, les agents de Runciter doivent réagir. Et vite.

Et là, tout se précipite. Lentement.

La fatigue les prend, un par un. Les objets régressent (des cigarettes qui s’émiettent, des aliments périmés) de plus en plus vite. Ensuite, ils commencent à mourir. Atrocement. Joe sait donc qu’il doit comprendre ce qui leur arrive. Et, lorsqu’il reçoit des messages de son patron décédé lui affirmant péremptoirement

 

Chapitre IX, p. 150 : JE SUIS VIVANT ET VOUS ETES MORTS.

 

Joe sait qu’il ne doit plus tarder. Une force entropique s’empare de ce qui l’entoure, transforme les véhicules modernes en vieilles guimbardes des années 30, modifie la monnaie et altère les perceptions comme les souvenirs. Seul Ubik serait capable de l’en sortir… mais il ne sait ni ce que c’est, ni comment et où en trouver.

 

Si Ubik est surprenant, c’est qu’il détonne par rapport aux œuvres précitées, tout en restant plutôt éloigné de son Maître du Haut-château. D’abord, le monde dans lequel évoluent ces personnages atypiques (au milieu des télépathes et autres précogs) est longuement décrit, en tous cas, plus exhaustivement que dans Loterie solaire où il ne servait que de toile de fond enrichissant les dialogues. On s’y sent à l’aise. D’autant que Dick ne dédaigne pas l’humour et la poésie dans les descriptions pittoresques de personnages.

Mais s’il prend tant de soin pour nous présenter l’univers qu’il a créé, c’est sans doute pour mieux le détruire devant nos yeux (ah, cette manie qu’ont les grands auteurs à démolir leur œuvre ! Je ne me remettrai sans doute jamais de la Chute d’Hypérion !).

Deuxièmement, si on retrouve comme dans le Dieu venu du Centaure cette tendance à faire (lentement) avancer l’histoire au travers des réflexions des protagonistes, Ubik n’est pas du tout dénué d’action. C’est même, parfois, haletant. Il y a un côté léger, un peu dégingandé, à dépeindre cette fuite en avant de Joe. Dès le second cadavre, on sait qu’il est condamné. On commence à alors à ressentir un peu d’empathie pour ce bonhomme qui, malgré son apathie, sa lourdeur, ses maladresses et ses hésitations, revêt le statut de sauveur, de héros et de messager divin. Le tout pour ses frêles épaules. A travers ses doutes, transparaît un peu de cet aspect Investigateur lovecraftien, qui use de sa culture et de son savoir pour analyser la situation et tente d’anticiper malgré l’improbable et le surnaturel. On le souhaiterait plus vif, plus dynamique : ses errances et ses souffrances n’en deviennent que plus christiques (après tout, ses initiales n’ont sans doute pas été choisies par hasard, comme celles de Jerry Cornélius pour Moorcock !).

Comme l’affirmaient certains spécialistes de la SF français (tous forcément admirateurs de l’œuvre du maître), on trouve de tout dans Ubik, véritable condensé des mondes de l’Imaginaire de l’âge d’or : des mutations aux voyages dans le temps, des conquêtes spatiales au développement massif des technologies. Et puis, transparaît, dans quelques constats lancinants mais non dénués d’une certaine poésie, un peu de cette nostalgie de ce qui aurait pu être dans ce qui n’est pas encore. Ainsi Joe se met-il malgré lui à apprécier la conduite de cette voiture polluante, bringuebalante et bruyante à laquelle il trouve un charme exempt des transports rapides et silencieux de son époque. Et un de ses acolytes n’émet-il pas un jugement ravi sur la saveur d’un met authentique que n’ont pas les aliments synthétiques de 1990 ? C’est là, et là seulement qu’apparaissent des bribes des préoccupations qu’il développera dans son (autre) chef-d’œuvre : le Maître du Haut-château.

 

Un roman d’une densité et d’une richesse inouïes, prenant et palpitant, qui vous laisse pantois, en proie à d’inévitables questions sur le réel et la vie elle-même : ne sommes-nous pas, comme l’affirmaient depuis longtemps les Egyptiens (ou les Tibétains), de simples passagers d’un monde transitoire, impuissants rêveurs en attente d’un passage vers un autre niveau ?

 

Indispensable.

 

RAPPEL : comme il s'agit d'une lecture en commun, allez donc lire l'opinion de Cachou sur le sujet en cliquant ici. Merci.

 

 


Incipit :

 

A 3 h 30 du matin, la nuit du 5 juin 1992, le principal télépathe du système solaire disparue de la carte dans les bureaux de Runciter Associates à New-York. Aussitôt les vidphones se mirent à sonner. La firme Runciter avait perdu la trace de trop de Psis de Hollis au cours des deux derniers mois ;  cette disparition supplémentaire faisait déborder la coupe.

 

Citations :

 

Chapitre II, p. 18, §3 : Runciter consulte sa défunte femme.

Jamais cela ne reviendrait ; il pouvait lui parler et entendre sa réponse ; il pouvait communiquer avec elle… mais plus jamais il ne la reverrait les yeux ouverts ; et sa bouche ne remuerait plus. Elle ne sourirait pas en le retrouvant. A son départ elle n’aurait pas de pleurs.

 

Chapitre VII, pp. 103-104 : Joe s’énerve .

« Un de ces jours, fit Joe avec colère, les gens comme moi se dresseront pour vous renverser, et la fin de la tyrannie des machines homéostatiques sera arrivée. Le temps de la chaleur humaine et de la compassion reviendra, et quand ça se produira, quelqu’un comme moi qui sort d’une rude épreuve et a grand besoin d’un café chaud pour se remettre pourra se le faire servir même s’il n’a pas de crédit à donner. »

 

Chapitre VII, pp. 109, §3 : attente dans un moratorium.

« Mon père me racontait ce qu’on ressentait dans le salon d’attente d’un dentiste. Chaque fois que l’assistante ouvrait la porte, on pensait : Ca y est, voilà de quoi j’ai eu peur toute ma vie. »

 

Chapitre VIII, p. 121, §7 :

« Le monde où nous vivons est sans pitié, dit Joe en acceptant l’argent. La règle est : Les chiens se mangent entre eux. ».