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l'Ecran Miroir

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Dans la tête de Dick – 01 : Loterie solaire

Dans la tête de Dick – 01 : Loterie solaire

Titre original : Solar Lottery

Un livre de Philip K. Dick, éditions OPTA 1968, publié chez J’ai Lu.

Couverture de Tibor Csernus.

 

4e de couverture : Sur cette Terre de l’avenir, le jeu décide du sort des hommes. Tel qui œuvrait servilement dans une colonie industrielle peut devenir, du jour au lendemain, maître du monde, Meneur de Jeu, si le hasard des combinaisons atomiques du minimax en décident ainsi.

C’est ce qui arrive à Leon Cartwright, simple réparateur électronicien. Mais dans ce monde du XXIIIe siècle, l’assassinat légal du Meneur de Jeu est autorisé. Dès son arrivée au pouvoir, Cartwright se sent menacé de toutes parts malgré le corps de policiers télépathes qui est chargé de sa protection.

Encore ne sait-il pas que l’assassin qui le traque n’est pas humain et que rien ne peut l’arrêter…

 

Une chronique de Vance

 

Près de 50 romans et 140 nouvelles dans une vie de romancier hanté entamée dès 13 ans. Dick, visionnaire dingue et schizophrène génial a inspiré toute une génération d’écrivains et donné du grain à moudre à plusieurs décennies de cinéastes. Pour les auteurs de SF français post-soixante-huitards, il est adulé, mythifié. Dieu le Père en somme.

Quand, au cours d’une passionnante discussion, a été abordée la possibilité d’un « rallye dickien », je me suis senti revivre cette exaltation de naguère lorsque je hantais les bouquineries histoire de puiser encore un peu dans le compte en banque. D’autant que Cachou et Jérémy Zucchi avaient des arguments percutants. Une fois bouclée ma lecture d’un Hellblazer écrit par Garth Ennis – ceci pour satisfaire un autre engagement mais avec les Illuminati – je me suis donc servi dans ma bibliothèque enfin constituée. Mes partenaires dans ce défi avaient une vision différente de la manière dont on pouvait lire Dick : si l’ordre chronologique primait, il impliquait aussi, et forcément, de lire beaucoup. Enormément même, lorsqu’on sait sa production, d’autant que le bonhomme a aussi beaucoup commis de récits mineurs et alimentaires : un tri était nécessaire.

Sa façon d’aborder le rapport entre le réel et le perceptible et la manière dont les univers sensibles entrent en déliquescence, cette singulière, primitive et hypnotique fixation sur l’illusion de la réalité a érigé cet auteur majeur au premier rang de la littérature et ce, malgré une reconnaissance tardive dans son propre pays (où nul n’est prophète, dit-on) et une fin de carrière heurtée, ponctuée de tentatives de suicides et de délires mystiques. Le père d’Ubik et de la Trilogie divine a pourtant commencé par écrire une SF assez classique, fortement inspirée par Van Vogt, comme nous l’allons voir…

Loterie solaire est un de ses premiers romans. Par son traitement et ses implications, il m’a vaguement rappelé les Marteaux de Vulcain, un écrit mineur qui fut le premier texte de Dick que je lus. Néanmoins, il va plus loin dans sa réflexion et semble mieux construit, malgré un curieux déséquilibre dans son déroulement. Après une citation en exergue du premier chapitre tirée d’un texte célèbre de John McDonald (Strategy in Poker, Business & War, p.68 de l’édition Paperback chez Norton & Co que vous pouvez trouver chez Amazon), Philip K. Dick pose son univers avec méthode et réalisme. Il dépeint une Terre future assez désespérante, régie par la « Bouteille », machine complexe fondée sur l’aléatoire et qui désigne de temps en temps les heureux élus/promus parmi les citoyens. Pour « équilibrer » cette « roulette du destin », on pratique l’assassinat légal au cours de Conventions hautes en couleurs dans lesquelles les candidats font valoir leurs droits. On y sent un arrière-goût provocateur à la Prix du danger,  primaire mais percutant.

Ce qui est particulier dans cette description peu originale, c’est la façon dont Dick introduit ses personnages. On sent immédiatement qu’il n’a pas vraiment de sympathie pour les héros forts en gueule de ses collègues, les costauds ou les débrouillards qui se jouent des pièges cosmiques et des malédictions divines. C’est d’abord à Ted Benteley qu’on a affaire, un biochimiste qualifié travaillant au sein d’une des grandes corporations industrielles qui se partagent la mainmise technologique sur le monde. Un homme compétent mais qui a (déjà) une vision extrêmement lucide (comprenez : désenchantée) sur l’univers qui l’entoure : son cynisme et son dégoût trahissent les penchants de l’auteur et constituent une clef capitale pour la compréhension de l’œuvre. A côté, Cartwright en antihéros constitue un bien étrange personnage principal, pour lequel il est également bien difficile d’avoir la moindre empathie. On trouve pourtant, gravitant autour de ces deux singuliers caractères, des individus plus proches de ce qu’on peut lire dans la SF traditionnelle de cet âge d’or, comme Shaeffer, le chef des TP, la Police Télépathe, sorte de garde prétorienne protégeant le Maître du Jeu. Ou encore Reese Verrick, celui qui a, au départ, la légitimité du hasard : leader puissant et charismatique dont on suivra petit à petit la noble déchéance. Et puis, encart particulier, une intrigue secondaire vient de temps à autre rythmer le déroulement assez classique du roman (Cartwright est devenu Maître du Jeu, Reese ne supporte pas sn éviction et va tout faire pour reprendre sa place tandis que Benteley, qui a prêté serment à Reese alors qu’il ne savait pas qu’il venait d’être destitué, s’en mord les doigts et attend son heure) : une mission secrète à la recherche d’une dixième planète mystérieuse qui pourrait servir de nouveau départ à une humanité sclérosée. Cette dernière fait tache : on croirait presque cette quête comme un passage obligé, une sorte de contrat avec l’éditeur (genre « OK, je prends votre histoire de loterie mais rajoutez-moi un truc spatial ! »). L’intérêt est ailleurs, dans l’examen des implications d’une société entièrement fondée sur le hasard, avec ces justifications minables qui ont permis la mise en place de systèmes autoritaires (rappelez-vous par exemple les discours d’introduction à Equilibrium).

Toutefois, Dick rectifie le tir et rentre assez tôt dans le rang. Dès la fin du premier tiers, l’histoire s’emballe et les règlements de compte prennent le pas sur les questionnements de fond. Cartwright est donc Numero Uno et semble l’avoir prévu – ce qui est apparemment impossible, de nombreux spécialistes ayant tenté de truquer la Bouteille sans jamais y parvenir. Verrick veut sa peau et a engagé des moyens considérables pour mettre au point une stratégie imparable (car comment pouvoir assassiner un Maître du Jeu lorsque ses gardes du corps sont capables de lire vos pensées ?). Et Benteley rumine sa rancœur. Le grand finale aura lieu sur la Lune et tout ce beau monde s’affrontera, tandis qu’un vaisseau franchit les limites du Système solaire à la recherche d’un astre prédit par un illuminé…

Agréable à lire, de facture étonnamment classique malgré quelques éclairs de cette lucidité désabusée qui s’imprimera davantage avec les années, le roman souffre d’une traduction parfois approximative et de quelques coquilles malencontreuses. On sourira devant l’évocation d’un « pistolet-de-poing » comme de ce sport nommé « balle molle » - alors que le soft ball n’a rien d’exotique.

Un livre dans la veine de A la poursuite des Slans de Van Vogt, moins enlevé mais plus dense dans ses implications, où plane déjà l’ombre du grand Dick transdimensionnel.

 

Incipit :

 

Il y eut des augures. Dans les premiers jours de mai 2203, les informatrices rapportèrent le passage d’un vol de corneilles blanches au-dessus de la Suède. Une série d’incendies inexpliqués détruisit à moitié la Colline Oiseau-Lyre, un des principaux pivots industriels du système. Une pluie de petites pierres rondes s’abattit sur un camp de travail martien. A Batavia, Directoire de la Fédération des Neuf Planètes, naquit un veau à deux têtes : signe certain qu’un événement d’une incroyable importance se préparait…

 

Citations :

Chapitre 2, p. 22 : Ces gens-là savaient faire des choses avec leurs mains, non avec leur tête. Leurs capacités avaient été acquises au cours d’années de travail, de pratique, de contact direct avec les choses. Ils savaient faire pousser des plantes, couler des fondations, réparer les tuyaux qui fuient, entretenir des machines, tisser des vêtements, faire la cuisine. Selon le système de Classification, ils étaient autant de ratés.

 

Chapitre 3, p. 38 : Le système de la Bouteille existe pour nous protéger ; il élève et abaisse au hasard, choisissant au hasard des individus, à des intervalles imprévisibles. Nul ne peut s’emparer du pouvoir, puis s’y maintenir ; nul ne sait quel sera son statut dans un an, dans une semaine. Nul ne peut intriguer pour devenir dictateur : tout obéit aux mouvements imprévisibles de particules subatomiques. Le Défi nous protège d’autre chose : des incompétents, des imbéciles et des fous. Notre sécurité est totale : ni despotes ni déments.

 

Chapitre 8, pp. 78-79 : Ce sont les hommes qui sont réels, non les institutions et les bureaux. Comment peut-on être loyal envers… un objet ? […]

- Ce n’est pas seulement une question d’institutions et de bureaux, dit Benteley. Ils représentent quelque chose.

- Quoi ?

- Une chose qui nous dépasse tous, qui est plus grande qu’un individu ou un groupe d’individus. Et qui, pourtant, est nous tous.

- Elle n’est rien. Lorsque tu as un ami, c’est une personne, un individu, n’est-ce pas ? Ce n’est pas une classe ou un groupe professionnel. […] Bon Dieu, il faut bien pouvoir s’accrocher à quelque chose ! Qu’y a-t-il, au delà des êtres ?A qui peut-on se fier, si ce n’est à son protecteur ?

- A soi-même.

- Reese me protège. Il est grand et fort !

- Il est ton père, dit Benteley. Et je hais les pères.

- Tu es… un psychopathe. Tu n’es pas normal.

- Je sais, admit Benteley sans se troubler. Je suis un homme malade. Et plus j’en vois, plus je suis malade. Je suis malade au point de penser que tous les autres sont malades et que moi seul suis sain..

 

Chapitre 14, p. 144 : Que peut-on faire dans une société qui est entièrement corrompue ? Obéir à des lois corrompues ? Est-ce un crime que de désobéir à une loi infâme ou à un serment vicié ?

- C’est un crime, dit Cartwright lentement. Mais il est peut-être bon de le commettre.

- Dans une société de criminels, avança Shaeffer, les innocents vont en prison.