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l'Ecran Miroir

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Au carrefour des étoiles… se joue le destin d’un monde

Au carrefour des étoiles… se joue le destin d’un monde

 

AuCarrefourDesEtoiles 

Au carrefour des étoiles

 

Titre original : Way Station

 

Un roman de Clifford D. Simak (1963), éditions Albin Michel 1968.

 

Traduction : Michel Deutsch.

 

Résumé : Enoch Wallace est un homme solitaire, s’occupant de sa petite maison familiale dans un coin reculé de l’état du Wisconsin. Il effectue quotidiennement une promenade dans les bois et la prairie environnants et discute chaque jour avec le facteur Winslowe.

Un homme sans histoire.

Et pourtant, il intéresse de près les services secrets : parce que ce survivant de la guerre de Sécession ne paraît pas avoir plus de trente ans, que sa maison est totalement impénétrable et que le cadavre d’un extraterrestre occupe la troisième tombe de son cimetière…

 

 

Une chronique de Vance

 

Lu dans le cadre d’une lecture commune avec Cachou [lire son billet] à la suite de la chronique de Nébal : eh oui, il suffit parfois d’un déclic pour se lancer. Il faut dire que ce livre, dont je connaissais la réputation (vous ai-je dit qu’au collège j’ambitionnais de me constituer la parfaite bibliothèque de SF ?), trônait sur une étagère, à la place qui lui était due, sans pour autant que je l’ai parcouru. Une édition en outre inhabituelle, seul livre d’une collection SF inconnue de chez Albin Michel – à la couverture assez laide, il faut bien le dire, mais suffisamment intriguante. Dommage que la reliure, fatiguée, laisse échapper des pages…

 

Le coin du C.L.A.P. : Les vacances ! Et pourtant, moins de temps que prévu pour lire un livre. Deux ou trois chapitres par soir ne suffisaient pas, heureusement qu’une bonne séance de cinéma (Night & Day) a fait avancer les choses !

 

Ce roman a obtenu le prix Hugo, en 1964. Sans doute pas pour son aspect révolutionnaire : au contraire, ça fleure bon l’Age d’Or de la SF, c’est bien entendu bourré d’idées rafraichissantes ou lumineuses (le côté « Anticipation » est très dense en fait) mais le thème central est le déroulement de l’intrigue sont plutôt classiques – dans le bon sens du terme. Dès le départ, on se sent captivé par la richesse des phrases, leur style enchanteur et fleuri, les images poétiques qu’elles déclenchent : la prose est élégante, peut-être un peu surannée, mais rassurante et entraînante, comme une de ces ritournelles qu’on n’ose avouer apprécier et qui font immanquablement remuer les pieds.

 

Incipit :

 

Le vacarme avait maintenant pris fin.

Des volutes de fumée grise, semblables à de minces écharpes de brume, s’élevant de la terre torturée, planaient au-dessus des palissades déchiquetées, des pêchers que l’artillerie avait réduits à l’état de cure-dents. Le silence, sinon la paix, était retombé sur ces quelques kilomètres carrés de terre où les hommes s’étaient battus.

 

Simak prend son temps pour mettre en place les éléments. Par respect pour le cadre ainsi développé, je n’entrerai pas comme l’ont fait les éditeurs, dans le détail des activités secrètes d’Enoch : il suffit de lire la quatrième de couverture pour briser l’enchantement. Cela dit, l’intérêt de l’ouvrage n’est pas dans la révélation du mystérieux statut de M. Wallace, cet homme qui ne semble pas vieillir et que ses concitoyens, un peu par crainte, beaucoup par respect des traditions, évitent. Il suffit de lire le titre (pour une fois très réussi en français, très poétique, même si plus explicite que le laconique Way Station de la VO) et de comprendre que le cadre du récit va largement dépasser celui de ce lopin de terre d’une campagne arriérée, alors que la Guerre froide menace l’équilibre du monde.

C’est que Enoch, outre son travail qui intéresse les fureteurs de la CIA, passe le plus clair de son temps à soliloquer et se poser des questions sur son appartenance à la race humaine et les possibilités qu’a celle-ci de s’émanciper.

 

p. 48, §3 : Enoch médite pendant sa promenade quotidienne.

Le fait fondamental : l’intelligence existait dans l’univers. L’Homme n’était pas seul. Pour peu qu’il s’engageât sur la bonne route, il ne serait plus jamais seul.

 

L’un des nœuds du roman se situe là. Le rythme est placide et permet d’apprécier à leur juste valeur les paysages romantiques de ce coin de verdure ainsi que les rares discussions qui mettent Enoch aux prises avec son facteur tout autant que des visiteurs venus de très loin – quand ce ne sont pas carrément des fantômes issus de sa psyché et matérialisés par la technologie. Profondément humaniste, l’histoire paraît parfois s’embourber dans des considérations un peu illuminées, naïves ou futiles mais réussit toujours à retomber sur une ligne directrice plus retorse qu’il n’y paraît. Bon, on voit assez vite venir la conclusion qui permet de faire retomber une tension savamment entretenue par les divagations d’Enoch (la solitude et l’âge donnent de mauvaises habitudes), mais on se retrouve surpris par un finale touchant, poignant même, qui confère à l’ensemble une teneur plus amère que prévu.

 

p. 133, §4 : Enoch se rappelle comment il obtint son poste.

C’était ici que tout avait commencé, un lointain jour d’été. Ce jour-là, les étoiles avaient franchi les gouffres de l’espace et il avait été l’élu des astres.

 

Au carrefour des étoiles est une incontestable réussite de la SF, élégant, visionnaire (un chapitre entier est consacré à ce qui ressemble furieusement au holodeck de Start Trek Nouvelle Génération - ou à la Salle des Dangers des X-Men…) et passionnant. On se laisse facilement porter par le doux flaw de l’écriture de Simak qui parvient à nous promettre des lendemains meilleurs et un destin au-delà du firmament.

 


 

Citations :

 

p. 52, §3 : Enoch parle de Lucy, son amie sourde-muette.

C’était une créature des bois et des collines, une fille des saisons, l’amie des fleurs du printemps et des oiseaux migrateurs de l’automne. Elle communiait avec la nature, la vivait. En un sens, elle était intégrée à la nature. Elle occupait une place que l’Homme avait depuis longtemps désertée. Qu’il n’avait, en fait, jamais tenue.

 

p. 61, §2 : Winslowe discute avec Enoch.

Si les gouvernements daignaient se mettre à l’école de nos petites communautés pour apprendre comment se comporter entre voisins, probable que ça irait autrement mieux dans le monde.

 

p. 76, §4 : vœu pieux d’Enoch.

Les Terriens n’étaient ni bons ni raisonnables en bien des domaines. Peut-être parce qu’il manquaient encore de maturité. Ils avaient l’esprit vif, iles étaient intelligents, il leur arrivait même parfois de faire preuve de compréhension ; cependant, en ce qui concernait une foule d’autres points, ils étaient lamentables.

Mais si on leur donnait une chance – si on pouvait leur laisser entendre à demi-mot ce qui se passait dans l’espace… alors, ils prendraient sur eux. Ils surmonteraient leurs préjugés. Et, après un certain laps de temps, ils seraient admis dans la grande fraternité des étoiles.

 

p. 84, §4 : idem.

Si l’Homme devait jamais s’ouvrir à la culture galactique, il ne lui suffirait pas d’apprendre : que de choses lui faudrait-il également désapprendre !

 

p. 110, §1 : Enoch se remémore son premier amour.

Il avait eu du chagrin, il se le rappelait maintenant, mais quelle était la profondeur de sa peine ? Cela, il ne se le rappelait point. Encore qu’elle avait probablement dû être profonde : les grandes douleurs étaient à la mode, en ce temps-là. 

 

p. 221, §2 : Enoch parle de son seul hobby : le tir sur cibles.

Cette force primordiale qui pousse l’homme à tuer, moins pour le plaisir de tuer que pour nier le danger, pour se mesurer avec un adversaire que l’on domine par une habileté et une ruse supérieures. […] Existait-il une différence logiquement acceptable entre le sport de la chasse et le sport de la guerre ? 

 

p. 261, §5 : idem.

Un fusil était la plus modeste des armes terriennes, le plus modeste des signes de l’inhumanité de l’Homme.

 

p. 265, §6 : Enoch s’apprête à prendre la résolution la plus importante de sa vie.

On travaille bien, la nuit, quand on est seul.