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l'Ecran Miroir

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[critique] Lettres d'Iwo Jima : paradoxe cathartique

[critique] Lettres d'Iwo Jima : paradoxe cathartique

[critique] Lettres d'Iwo Jima : paradoxe cathartique

le Point de vue de Vance

Ce fut une grosse claque que ce film de guerre à contre-courant, qui nous entraîne au loisir de la lecture de lettres de soldats japonais (en voix off, mais jamais de façon systématique) dans le quotidien de la résistance acharnée, au-delà de l’héroïsme, que livrèrent les plus de 20 000 hommes à la monumentale force de frappe alliée de l’opération Detachment, laquelle avait choisi cette île afin d’utiliser ses trois aérodromes pour aller bombarder le Japon. Sur un rythme progressif, dans un récit nettement plus linéaire que le premier volet (Flags of our fathers, où l’histoire de cette bataille vue par les Américains), on suit le jeune Saigo désireux de regagner ses pénates au plus tôt, et moins pressé que ses camarades de tomber au front en emportant au moins dix ennemis. Ses commentaires désabusés sur la stupidité de la guerre donnent le ton, mais ne parviennent pas à émousser la fascination que peut exercer la vue d’une section entière qui se suicide à la grenade plutôt que de se rendre, ou le vain acte de courage de cet officier en quête d’un char à faire sauter. Tout cela sous les yeux bienveillants du général Kuribayashi, dégageant un charisme, une noblesse impressionnants et dont le personnage jette une passerelle salutaire entre deux civilisations divergentes (on nous le montre à plusieurs reprises, dans des souvenirs idéalisés, alors qu’il était en poste aux Etats-Unis dans le cadre d’un échange d’officiers) : fidèle à son pays et à son empereur, il conserve pourtant un certain pragmatisme qui le distingue de ses subalternes éduqués dans l’esprit kamikaze. Il est secondé par un ex-champion olympique de sport équestre qui nous assène une discussion surréaliste, symbolique, avec un GI capturé.

Ce qui impressionne aussi c’est l’acuité d’Eastwood qui nous montre les à-côtés d’une bataille énorme par le biais d’épisodes annexes (on ne verra pas la scène du drapeau sur le mont Suribachi, ni la capture des deux aérodromes) : les Japonais se sont terrés dans un réseau de tunnels inspirés des techniques de défense de la Première Guerre Mondiale, et les moments-clefs de la bataille, à la surface, nous sont la plupart du temps transmis par les phrases laconiques des informateurs. Le film ne nous raconte que l’attente pénible et morne, dans un premier temps (une « drôle de guerre » qui nous permet de mieux faire connaissance avec Saigo, le rebelle, son compagnon Shimizu et les différents officiers), avant le bombardement massif, la résistance et les raids menés depuis les positions souterraines : une guerre larvée, à dimension humaine, qui contraste avec les chiffres des forces en présence (près de 100 000 hommes en tout ont participé à la bataille). L’ambiance est le plus souvent oppressante, et les coups de boutoir des obus de la marine US scandent les séquences comme un gigantesque battement du cœur de l’île assaillie. La photo est à l’unisson, résultant d’un travail époustouflant de Tom Stern qui gomme les couleurs (sauf celles du feu) et rappelle celui de la Liste de Schindler – après tout, Spielberg est producteur du film.

Au final, on sort éprouvé de cette lutte constante contre des forces implacables, on a vécu ces deux mois virtuels à partager la crainte de certains des plus jeunes soldats, dont Saigo qui préfère se rendre mais ne trouve jamais le bon moment pour le faire, mais aussi la rage de résister de tous les autres au nom d’un empereur déifié. Malgré l’absurdité des situations et la vanité finale d’un tel acharnement (qui transcende l’idée de l’héroïsme à l’occidentale, complètement individualiste, en acte de foi pour sa mère-patrie), on ne peut que prier pour que cela cesse au plus vite, tout en se régalant devant cette maîtrise élégante et discrète de la mise en scène. Un très grand film de guerre donc, qui préfère à l’impact visuel d’un débarquement à grande échelle celui, plus sournois et réfléchi, des réflexions au bord du désespoir de soldats terrés dans des cavernes sombres, assoiffés et hagards, attendant l’ordre qui les libérera de ces contingences.

 

On n’aura donc de cette bataille qu’une vision parcellaire, frustrante et cruelle, mais lucide et humaniste, que complétera - pas totalement – celle du premier volet. Au cynisme qui imprégnait Mémoires de nos pères fait donc écho une certaine amertume, le constat d’un échec annoncé. En outre, et malgré quelques épisodes réarrangés par Haggis, la véracité qui se dégage de l’ensemble impressionne et appelle le débat, notamment sur l’honneur qui présidait aux destinées de chaque Japonais. Il suffit de savoir que, sur le petit millier de prisonniers, aucun n’était valide : pas un Nippon ne se sera rendu. 

Titre original

Letters from Iwo-Jima

Réalisateur 

Clint Eastwood

Date de sortie en salles

21 février 2007 avec Warner Bros.

Date de sortie en DVD

29 août 2007 avec Warner 

Scénario 

Iris Yamashita & Paul Haggis d'après l'oeuvre de Kuribayashi & Yoshido

Distribution 

Ken Watanabe, Kazunari Ninomiya, Ryo Kase & Shido Nakamura

Photographie

Tom Stern

Musique

Kyle Eastwood & Michael Stevens

Support & durée

35 mm en 2.35 :1 /139 min

 

 

Synopsis : Après la gifle monumentale infligée par le Japon à une Amérique endormie, les Etats-Unis ont entrepris la reconquête du Pacifique, mettant dans la balance tout leur énorme potentiel industriel. Iwo-Jima, petit îlot sans importance apparemment, est la première terre faisant partie du territoire japonais. C’est là que l’Armée nippone, affaiblie par les lourdes défaites de sa marine dans les îles Marianne, a décidé d’envoyer ce qui reste de ses forces vives pour que les Yankees ne viennent pas fouler la terre sacrée. Il faudra tenir, ou mourir..

[critique] Lettres d'Iwo Jima : paradoxe cathartique

le Point de vue du TWIN

Eastwood nous offre un grand film dense, serein, subtil et concentré.

 

Point de vue très réfléchi sur l’angle japonais pour cette offensive dans le Pacifique, l’œuvre, sobre et désaturée, étonne par son acharnement à proposer autre chose que des rapports et des points de comparaison avec MEMOIRES DE NOS PERES, finalement très peu nombreux. Eastwood peint des tranches de vie, des comportements et des cultures éloignées. C’est à travers les flashbacks que pointe une émotion parfois insupportable (l’exécution du chien) ou via des actes d’acharnement qu’une certaine vision de l’horreur nous inonde (le suicide collectif), alors que quelques échanges de paix au milieu de l’Enfer apportent une incongruité salvatrice (le soldat américain, agonisant, récupéré par le gradé japonais).

 

Dans le fond, cette représentation d’Eastwood n’a rien de très original, quand pas mal des films ont déjà montré l’angle japonais lors de la Seconde Guerre Mondiale (TORA ! TORA ! TORA ! pour ne citer que ce dernier). Ce qui surprend le plus, c’est à quel point Eastwood a fait corps avec son choix de traitement, combinant son style de mise en scène, ses obsessions, avec une caméra qui, si on ne le savait pas, pourrait se faire passer comme ayant été tenue par un grand metteur en scène japonais. Aussi, alors que MEMOIRES DE NOS PERES se voulait plus une réflexion distanciée, très intellectualisée voire glaciale, sur l’aura et le pouvoir de l’image, dans un contexte particulier, ces LETTRES D’IWO JIMA sont bien plus viscérales, notamment via une musique très émouvante, et touchent au cœur alors qu’elles ne reflètent que… l’étranger. Celui qu’on nous refuse habituellement au cinéma, et que l’on condamne simplement à la damnation éternelle du méchant échangeable – autrement dit celui à qui on ne s’attache pas. Clint Eastwood nous invite donc à nous étonner, devant le paradoxe d’un double mouvement de balancier : il est certain que son diptyque restera une œuvre phare, et qu’on y gagnera à réfléchir à nouveau dessus en y revenant.