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l'Ecran Miroir

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Et dormir dans l’oubli comme un requin dans l’onde

Et dormir dans l’oubli comme un requin dans l’onde

Titre original : the Raw Shark Texts

Un livre de Steven Hall, éditions Robert Laffont 2009, collection « Pavillons »

 

4e de couverture : Un matin, Eric Sanderson se réveille amnésique. Grâce à une série de lettres, d’indices et de textes codés qu’il s’était adressés à lui-même, il reconstitue son passé, et découvre qu’un requin, qui vit dans les eaux troubles de la pensée, le traque pour dévorer ses souvenirs… Il plonge soudain dans un monde parallèle inquiétant, où l’attend un amour imprévu, échappé du temps.

 

Une chronique de Vance

 

Etrange rencontre.

Ce livre, je l’ai choisi. De nombreux éléments avaient attiré mon attention : le titre, suffisamment troublant et déjà évocateur, mais aussi la 4e de couverture, un peu plus explicite que le résumé que je vous ai recopié ci-dessus. Car elle reproduit également le texte d’une lettre que le personnage principal lit peu de temps après son réveil initial, qui commence par ces mots :

Si tu lis ceci, je ne suis plus de ce monde.

Et qui est signée : le premier Eric Sanderson.

 

Immédiatement fascinant. On se prend à imaginer des tas de pistes sibyllines et des références à la psychologie comme aux littératures de l’Imaginaire : un Doppelgänger  ? Une histoire de métempsycose ? De clonage ? De déplacement temporel ou d’univers parallèle ? Peut-être simplement une enquête menée par un fantôme…

Assez pour exciter le lecteur moyen. Moi, en tout cas.

Mais il y a mieux.

 

Il y a que ce livre me rappelait, par certains détails, et avant même l’avoir ouvert, cet OVNI littéraire ardu et méritoire qu’était la Maison des feuilles [lire la chronique en cliquant] : récits entrecroisés et jeux typographiques dans une mise en page révolutionnaire constellée de renvois à des annexes conséquentes, un roman labyrinthique éreintant et passionnant tant par sa construction que par sa présentation.

Le fait est que c’est moins, et bien plus à la fois.

 

Steven Hall, en prenant en exergue un texte de Jorge Luis Borges, annonce la couleur : les territoires de l’inquiétude destinés à être explorés ne seront pas ceux du fantasme ou de la rêverie, mais ceux, sombres et fluctuants, de la mémoire. Ses créatures évoluent dans les fissures/lisières de notre réalité, dans cette texture conceptuelle qui sous-tend le monde concret. Et lorsqu’elles ont faim, elles deviennent prédatrices et lorgnent sur le tissu même dont sont faites nos personnalités, les fondements de notre Moi, les piliers de notre individualité préhensile.

Eric Sanderson se bat dans un monde qui ne lui est rien. Il s’éveille dans un ailleurs aussi familier (parce que correspondant à des échos de réalisme cohérents avec le fonctionnement de son propre corps) qu’étrange : il ne sait pas qui il est. A part qu’il porte le même nom, la même identité distincte de cet autre qui lui écrit d’un autre temps. Qu’est-il arrivé pour que ses souvenirs soient ainsi annihilés, effacés de l’ardoise de son existence ? Première et terrible question, quoique nécessaire pour la reconstruction. Mais elle suppose une seconde, encore plus inquiétante : ce drame peut-il se reproduire ? Est-il en sécurité ?

Steven Hall agace, au départ. Ses brillantes tournures constellées d’ellipses fulgurantes, de raccourcis osés et de métaphores dispendieuses tendent à user la patience du lecteur, qui peut assez vite se lasser de ce qui ne pourrait être que poudre aux yeux verbeuse. Mais l’Etrange, l’angoissant suspense d’événements insoupçonnables, vient progressivement, mais implacablement, peser sur l’évolution des premiers chapitres. Perturbé par des lettres de sa « première occurrence » qui arrivent à son domicile régulièrement mais n’apportent aucun des éléments de réponse auxquels il s’attendait (à quoi sert donc cette description d’un certain Ryan Mitchell ?), Eric cherche à reconstruire sa vie privée de ses bases : un médecin lui apprend qu’il est victime d’une amnésie dissociative consécutive à la perte de sa femme, morte dans un accident de plongée. Il se croit donc malade. Jusqu’à ce qu’il se trouve confronté à la « chose » qui en veut à ses souvenirs : une bête terrible, effrayante, surgie de l’espace contextuel. Dès lors, il est temps pour lui d’écouter les conseils du « premier Eric », de s’armer, de se protéger (avec une fascinante utilisation de quatre dictaphones disposés en boucle) et de partir en quête : pour survivre, et trouver une réponse.

Quête fastidieuse, où seul un chat nommé Yann sera, un temps, son équipier. Avant qu’une jeune femme dynamique et spontanée ne vienne le tirer d’affaire. Avec elle, Eric réchappera à une organisation secrète et voyagera dans les recoins obscurs et oubliés de notre réalité, se frayant un chemin dans ces lieux oubliés du temps et des hommes. Des fragments de son passé ressurgiront chaque fois qu’il décodera un journal intime où nous découvriront sa relation avec celle qui a disparu, les derniers instants de ce couple en vacances…

Se nourrissant au charme intemporel de Casablanca et copiant adroitement son dernier acte sur celui des Dents de la Mer (deux véritables chefs-d’œuvre), le roman ballotte le lecteur entre frayeurs ataviques et curiosité malsaine, avec des petites fulgurances d’une romance adorable : Hall n’évite pas l’émotion dans ce qui ne pourrait n’être qu’un coup d’essai et sait dispenser un peu de poésie dans un univers où les concepts fluctuent comme autant de jeux de mots.

 

Brillant, souvent passionnant et intense, construit sur un excellent rythme en crescendo et faussement complexe. Une réussite.

 

Incipit :

 

J’étais inconscient. J’avais cessé de respirer.

Je ne sais pas combien de temps ça a duré, mais les moteurs et rouages de la machine humaine et toute sa mécanique ont dû être commutés, un système d’alarme général en réponse à mon immobilité. Echec de l’autopilote – passez en mode manuel d’urgence.

C’est ainsi que ma vie a commencé, ma seconde vie.

Mes yeux se sont écarquillés en O majuscule, mon cou et mes épaules se sont violemment contractés, les poumons ont aspiré d’un coup le monde entier. Des litres d’oxygène et de poussière sont entrés en sifflant dans ma gorge déchiquetée par les petites lacérations d’une toux spasmodique…

 

Citations :

Exergue de la 1e partie : Un souvenir limité et sur le déclin d’Herbert Ashe,

Ingénieur des chemins de fer du Sud,

Persiste dans l’hôtel à Adrogue,

Au milieu des chèvrefeuilles exubérants

Et dans les profondeurs illusoires des miroirs.

Jorge Luis Borges

 

Chapitre 8, p. 91 : Là, maintenant, tu vois, tu dois courir aussi vite que possible pour rester simplement sur place.

 

Chapitre 10, p. 105 [dédicace à Jennifer, Cachou et Neault] : Un chat, c’est une responsabilité après tout. Et nourrir, s’occuper et prendre soin d’un idiot de chat bien gras, ce n’est pas grand-chose, ce n’est pas grand-chose dans la totalité de ce qui compte quand on est une personne et dans l’immense gamme de ce que les gens font, mais c’est tout de même quelque chose. C’est quelque chose et c’est quelque chose qui est chaud et qu’il me reste encore.

 

Chapitre 20, p. 210 : Le vieil homme avait annoncé – à la famille, aux amis et à plusieurs journaux – qu’il avait décidé de ne pas mourir, ni de cette maladie ni de rien, jamais. Il prétendait qu’il n’avait pas le temps de mourir et qu’il préférait se libérer des innombrables défaillances du carcan corporel et progresser ad infinitum.

 

Exergue de la 4e partie : Le mot relie la trace visible avec la chose invisible, la chose absente, la chose qui est désirée ou crainte telle une frêle passerelle jetée au-dessus d’un abîme.

Italo Calvino