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l'Ecran Miroir

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Koyaanisqatsi

Koyaanisqatsi

La Beauté terrifiante de la Bête

 

Un film de Godfrey Reggio (1983) sur des images de Ron Fricke et une musique de Philip Glass.

 

Un DVD zone 2.

 

Pas de résumé ce coup-ci. Inutile, de l’aveu même du réalisateur, dont on peut suivre une très intéressante interview dans un supplément du DVD. Entrons dans le vif du sujet. Mais quel sujet ?

 

Ce film, par la manière dont il est monté, par sa vocation même, est destiné à être appréhendé par le spectateur qui lui donnera sa propre fonction, enrichira son essence et lui adjoindra un sens. Eventuellement. Ca ne marche pas à tous les coups. Reggio, qui avait auparavant tenté, en vain,  de donner un impact national à ses petits films tournés pour l’Institute for Regional Education, a cru bon de passer à l’étape supérieure, le long-métrage. Ambitieux. C’aurait pu, ç’aurait dû être voué à l’échec. Mais le bonhomme avait des idées. Et deux génies dans leur domaine ont su les concrétiser : le chef-opérateur Ron Fricke (qu’on retrouvera plus tard comme directeur de la photographie chargé de la Sicile et de la Thaïlande pour le tournage de Star Wars III : Revenge of the Siths) et le compositeur Philip Glass – qui disait à l’époque ne pas vouloir travailler pour les films.

De fait, de ce trio produit par Coppola est née au bout de six bonnes années de gestation une œuvre singulière qu’on peut qualifier de synthèse unique de l’image et du son.

 

J’ai adoré.

Mais vraiment.

 

Pourtant, ma première réaction à l’issue du visionnage a été une forme de colère rentrée : Pourquoi n’ai-je pas vu cela AVANT ? Car le film est, déjà, vieux. Et son nom était profondément gravé dans le tissu de ma mémoire. D’ailleurs, le cheminement particulier qui a conduit à glisser le DVD dans le lecteur mérite qu’on s’y attarde : tandis que résonnent les notes sombres et fantastiques du morceau Resource tiré de la bande originale (trouvée sur Deezer), je rassemble mes souvenirs et tente de les remettre en ordre.

 

D’abord, c’est la bande annonce. Comme souvent, bien entendu. Sauf que celle-ci était d’époque. Je me souviens parfaitement du titre, et de ces chœurs graves, impressionnants, entamant le lent et quasi-rituel « Koyaanisqatsi ». Rien d’autre pourtant, exceptée cette furieuse envie de le voir. Envie qui s’est délitée dans le temps et la fureur de l’adolescence. Aucune autre image que ces lettres massives épelant un nom à consonance mystique.

Puis il y eut Watchmen. Le rapport semble lointain. Toutefois, ces musiques résonnaient en moi. Un peu de lecture (toujours enrichissante) sur le forum de DVDVision me confirma que le film de Snyder reprenait au moins une musique à Koyaanisqatsi. Il n’en fallait pas davantage pour que je recherche le film, et que je le trouve en coffret, associé au 2e volet de la trilogie.

 

Le reste, c’est une illumination.

 

Le plus drôle c’est qu’après avoir sélectionné la VO et les sous-titres français, je ne savais toujours pas de quoi parlait le film. Je voulais être conquis sans m’y préparer.

 

Et, dès le départ, ce fut le cas.

 

Peut-être parce que cela ressemble à 2001… Ces paysages déserts, ces grands-angles, cette pureté et cette netteté, ces mouvements discrets de caméra nous ramènent à l’Aube de l’Humanité, le premier chapitre du film de Kubrick. La Terre, dans sa majesté et sa splendeur immaculée. Vierge de toute souillure… Et surgit l’homme. Et avec lui, le chaos. Les montagnes explosent, les plaines se peuplent, la vie grouille et suit un cours qu’on devine, progressivement, puis clairement, organisé suivant une méta-structure dont le filigrane apparaît lorsqu’on superpose la vue d’un circuit imprimé à celle d’une cité plongée dans la nuit.

 

Je m’aperçois que la lecture de ces raccourcis verbeux (tiens, curieux assemblage dichotomique !) peut déconcerter, et inciter les lecteurs à dresser un portrait hâtif de ce film. Non, ce n’est ni un documentaire à charge visant à montrer les beautés naturelles pillées et gâchées par l’exploitation humaine, ni une ode à la technologie comme d’aucuns ont pu l’estimer dans les années qui ont suivi son exploitation. Si le film ne possède aucun dialogue, il n’en demeure pas moins pensé, et construit davantage comme un récit. Reggio le dit ainsi :

J’ai essayé de faire passer les éléments secondaires [i.e. « background »] au premier plan, d’en faire le sujet du film, de les anoblir en m’attachant à en faire le portrait.

Le décor (montagne, vallée, plage, building, pont, véhicules) devient personnage et les personnages se meuvent à l’arrière en une toile de fond presque uniforme, floue et inexpressive en un faux flot chaotique constamment irrigué par les progrès de la technologie. Parfois, des visages se figent, occupent alors l’espace filmique comme pour refléter une pensée inquiète, non formulée, une sensation de malaise ou un accès de sérénité déplacé. Puis les images se remettent à défiler, la populace vit au rythme des pulsations d’une cité tentaculaire et géométrique et croît en se nourrissant des fausses promesses de bonheur factice d’une publicité manipulatrice. On prend le soleil sur une plage à l’ombre des tours de refroidissement d’une centrale nucléaire. La Terre a des palpitations mais ne se plaint pas.

 

Confier à des images seules, soutenues, dédoublées, enrichies et nourries par une composition magistrale, le soin d’exprimer les doutes et interrogations de Reggio était osé. Sa démarche semble pourtant découler en droite ligne de ses tentatives plus brèves opérées pour la télévision à travers des spots déjà ouvertement expérimentaux pour l’I.R.E. – et dont le message se rapproche de celui de certaines sectes contemporaines.

 

J’aurais voulu qu’il n’y ait pas de titre. (…) Comment décrire l’indescriptible, l’innommable ? (…) Notre langage est sévèrement humilié, il ne décrit plus le monde dans lequel il vit.

 

Rejetant sa première idée de ne donner qu’un symbole comme titre, il a choisi ce terme issu de la langue non écrite des Indiens Hopi :

 

(Ko-yaa-nis-qatsi (tiré de la langue Hopi), nom. 1. vie folle. 2. vie tumultueuse. 3. vie déséquilibrée. 4. vie se désagrégeant. 5. mode de vie non viable devant être remis en question) : l’avancée de la technologie sur la nature.

 

J’y ai vu ce que ma sensibilité d’amateur de science-fiction a cru voir : un film d’anticipation, racontant l’invasion de la Terre par des êtres étranges venus d’ailleurs, sa colonisation irrationnelle, son exploitation systématique avant que cette civilisation, lasse de ce monde, ne cherche déjà à le quitter. Evidemment, le sujet n’est pas le même, mais la puissance des images est telle qu’elle laisse ouverts de nombreux champs d’investigation.

 

Je terminerai par une ode à cette musique des sphères que Philip Glass a composée sur une première ébauche du film, qu’il avait cru subdivisé en une douzaine de chapitres. Reggio et Ricke, une fois qu’ils ont eu récupéré la partition, ont alors redécoupé le film pour qu’il colle davantage, non à la structure des morceaux, mais à leur étoffe, leur bagage. C’est sans doute ce qui explique l’extrême symbiose patente entre les deux media, l’un ne phagocytant pas l’autre mais le soutenant, le doublant ou l’introduisant. Là aussi, Glass était partisan d’une liberté plus grande laissée au spectateur/auditeur :

 

Quand vous regardez une pub (…), il n’y a pas d’espace entre l’image et le son : c’est fait exprès – c’est là qu’est la propagande : on empêche le spectateur de se glisser entre les deux. Disons qu’il y ait un espace entre l’image et le son. Quand le spectateur s’y immisce, il peut personnaliser ce qu’il reçoit, se l’approprier. L’échange entre la musique et l’image s’opère pendant le laps de temps où l’auditeur traverse cet espace…

 

Je vous souhaite de traverser un jour où l’autre ces éons insondables, parfois effrayants, mais si gratifiants et de vous frotter à l’expérience incomparable qu’est Koyaanisqatsi. Il peut vous apporter l’illumination ou l’ennui, mais il doit être vu.

 

C’est un film sur la beauté terrifiante de la Bête.

Godfrey Reggio.