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l'Ecran Miroir

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Citizen Kane

Citizen Kane

I’m Charles Foster Kane !

 

Une chronique de TWIN

 

Le foisonnement de Citizen Kane est sans limite. On a beau le revoir des dizaines de fois, le film continue de marquer par son génie et de révéler avec générosité des pistes de réflexion supplémentaires. Avec son chef-d’œuvre, Orson Welles aura créé un livre d'images dont on ne termine jamais de tourner les pages – et dont l'entraînement confère toujours plus d'émulsion et d'excitation.

Citizen Kane est un film, un méta-film, un achèvement de cinéma, un rapport défini à l'histoire, et un rapport à l'histoire du cinéma. Il est révélateur de la trajectoire de William Randolph Hearst, des pratiques de l'industrie du cinéma des années 40 (malgré sa position marginale : le film est quand même produit dans des conditions rêvées) et laisse transpirer les indices du conflit mondial qui s'est installé.

En tant qu'œuvre magistrale de l'Art (peut-être la plus indispensable du 7e ?), Citizen Kane intrigue, fascine, rend fou d'exaltation et agace, par l'arrogance de son intelligence qu'on ne peut pourtant jamais contester. Certains ont décrit Welles comme un homme brillant, fantaisiste et spirituel. D'autres comme un tyran, égocentrique et narcissique. En un sens, Citizen Kane est son golem, catalogue mental de facettes schizophrènes qui culminent à la démesure.

C'est d'ailleurs assez étrange : Welles ne perdra jamais son feu divin, mais ne retrouvera pas un tel succès d'estime, sans doute trop contraint par des conditions de travail toujours moins favorables.

Il est aussi possible que son génie ait été 'fatigué' suite à Citizen Kane !

 

Plutôt que chercher à écrire une critique conventionnelle, je préfère m'attacher à discourir sur ma scène préférée de l'œuvre : la destruction de la chambre nuptiale par Kane dans la palais de Xanadu, après le départ de Susan Alexander.

Sous ses atours de banalité, la scène cristallise tout l'éventail des sentiments que j'aime rattacher au film. Elle est révélée par une double narration, permettant un changement de point de vue et des angles différents quant à sa portée. Le cadre semble y fixer une parabole entre un champ intérieur, celui du monde de Charles Foster Kane (l'ethos étant la chambre du palais, dont la composition exhaustive contraste avec un manque de pathos), et un champ extérieur (un appel désespéré hors des limites formelles). Le champ s'y obstine à enfermer le personnage en son sein : il est toujours visible lors de sa frénésie destructrice, cette révolte comme rejet de soi, au rythme de mouvements constants et ordonnés mais aux fractures radicales. J'y vois le hors champ comme synonyme de l'appel, l'échappatoire (vain) à sa propre condition. La faiblesse et le pathétique n'en sont que plus forts, jusque dans les artifices optiques de l'image (le champ réfléchissant ses couches à l'infini au centre d'un miroir de déchéance).

Dans cette scène ambivalente, au rythme des plans, la caméra ne cesse de se rapprocher de Kane. Quel rôle joue cet œil-caméra : le jugement, le dédain, à force d'observer fixement un homme triste dans sa solitude pitoyable, sans lui porter secours ? Ce rapport de proximité, qui finirait presque dans un enlacement de réconfort (c'est quand même le moment où l'idée « Rosebud » revient hanter l'inconscient spectatoriel), laisse plutôt imaginer de la compassion. Pourtant, lorsque Kane sort de la chambre, il s'avance vers la caméra, pour garder ce soutien, qui recule : elle ne peut rien pour lui, le champ s'élargit. Elle l'observe, démuni, avancer vers la fin, sans l'accompagner.

Il est drôle comme la scène peut prendre un double sens dans le rapport à William Randolph Hearst, qui aura cherché par tous les moyens à abattre le film devant tant de similitudes avec sa vie. L'œil-caméra face à Kane est un peu le regard de Welles sur Hearst. C'est une assomption fantaisiste, mais née d'un rapprochement symbolique via la manière de filmer, avec les événements qui ont bercé la trajectoire mouvementée du film. L'autodestruction rappelle en effet les tentatives de Hearst pour sauver son honneur, finissant humilié et seul.


La scène, comme le film entier, est un répertoire inouï de procédés et techniques narratifs, visuels et sonores inédits, non pas par leur concept, mais par leur exploitation précise et leur systématisation au cœur d'une même œuvre. Citizen Kane épouse une structure symétrique, multiplie les genres (imitation d'une bande d'actualités, plans fantastiques et abstraits teintés d'expressionnisme, comédie musicale, vaudeville, drame...). Pour la première fois, on découvre la fin dès le début du film (la mort de Kane), la caméra se veut subjective, la bande image comporte énormément d'effets optiques sur toute la longueur (fondus enchaînés, maquettes, maquillages, peintures sur caches, transparences...) et, surtout, un objectif à grand angle s'obstine à nous proposer une largeur de champ inhabituelle ainsi qu'une netteté absolue à tous les niveaux de profondeur.

Avez-vous déjà fait le test de poser votre doigt à l'écran sur la lumière causée par la fenêtre de la chambre de Kane, au fil des plans d'introduction qui s'enchaînent, avançant dans les échelles depuis l'exposition de Xanadu jusqu'à la proximité de la pièce ? Non ? Alors, arrêtez immédiatement de lire le Journal de Vance, ressortez votre copie DVD et faites-le. Cet infiniment petit vous témoignera d'un grand monument de cinéma.


 


 

Citizen Kane, un film produit et réalisé par Orson Welles pour Mercury Productions et RKO Pictures. Scénario de Herman J. Mankiewicz et Orson Welles. Photographie de Gregg Toland. Montage de Robert Wise. Musique de Bernard Herrman. Distribué par RKO Pictures.

Avec Orson Welles, Joseph Cotten, Dorothy Comingore, Agnes Moorehead, Everett Sloane.

Noir & blanc. Format 1.37:1. 35mm. Mono. 120 min. Etats-Unis, 1941.

Edition 2 DVD Z1, Warner, VOstf. Une référence : restauration technique absolument phénoménale de piqué et pourtant très respectueuse du grain d'époque. Sans la doute la plus belle réussite dans cette catégorie au côté de Sunset Boulevard ! Nombreuses archives documentaires proposées en programme additionnel, plus le fameux documentaire « The Battle over Citizen Kane » de 1996 sur le disque 2 : une somme exemplaire d'informations formidablement montée et présentée pour aborder le contexte de production.