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l'Ecran Miroir

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les Trois Royaumes

les Trois Royaumes

Falaise rouge & blanche colombe

 

Chi Bi/Red Cliff : Un film chinois de John Woo (2008), avec Tony Leung, Takeshi Kaneshiro & Zhang Fengyi

Résumé Allôciné : En 208 après J.-C., l'empereur Han Xiandi règne sur la Chine pourtant divisée en trois royaumes rivaux. L'ambitieux Premier ministre Cao Cao rêve de s'installer sur le trône d'un empire unifié, et se sert de Han Xiandi pour mener une guerre sans merci contre Shu, le royaume du sud-ouest dirigé par l'oncle de l'empereur, Liu Bei. Liu Bei dépêche Zhuge Liang, son conseiller militaire, comme émissaire au royaume de Wu pour tenter de convaincre le roi Sun Quan d'unir ses forces aux siennes. A Wu, Zhuge Liang rencontre le vice-roi Zhou Yu. Très vite, les deux hommes deviennent amis et concluent un pacte d'alliance. Furieux d'apprendre que les deux royaumes se sont alliés, Cao Cao envoie une force de 800 000 soldats et 2 000 bateaux pour les écraser. L'armée campe dans la Forêt du Corbeau, de l'autre côté du fleuve Yangtze qui borde la Falaise Rouge où sont installés les alliés. Face à l'écrasante supériorité logistique de Cao Cao, le combat semble joué d'avance, mais Zhou Yu et Zhuge Liang ne sont pas décidés à se laisser faire...

Dans un déluge de puissance et de génie tactique, la bataille de la Falaise Rouge va rester comme la plus célèbre de l'Histoire et changer le destin de la Chine pour toujours.

 

Là encore, fallait-il se poser la question de la pertinence d’une telle réalisation ? Ou simplement attendre qu’on puisse disposer en France de la version destinée au marché asiatique, à savoir deux films d’un total atteignant les 4h40 ? Les fans, les puristes se divisent, comme chaque fois qu’une œuvre ambitieuse se voit adapter au cinéma. Je ne vais pas écrire une thèse, je ne vais pas non plus vous présenter la genèse de la création de Red Cliff où s’entremêlent la volonté manifeste d’un gouvernement à inscrire son Histoire dans celle du VIIe Art comme l’ambition pour un réalisateur devenu culte de retourner au pays : d’autres, spécialistes et amateurs éclairés, s’en sont chargés sur leurs blogs. Ce qui est certain, c’est que ce film n’est pas anodin : 80 millions de dollars annoncés pour un budget, c’est plus que confortable et devrait permettre au réalisateur (que beaucoup disent surestimé) de mettre en scène quelque chose de proche des blockbusters hollywoodiens (de son propre aveu) sans renier la culture chinoise. Quand on sait que l’armée lui a fourni un millier d’hommes et qu’il a pris son temps pour réécrire le scénario, on se doute que le travail doit mener à une forme de consécration. Mais pourquoi tant d’hésitations ?

D’abord, et même si l’intention affichée était de donner à cette épopée une ampleur au moins égale à un blockbuster hollywoodien (dixit Woo), il fallait avant tout satisfaire l’appétit des « Fils du ciel » pour une épopée inscrite définitivement au panthéon des faits les plus glorieux qu’aient connu leur civilisation plusieurs fois millénaire : la bataille de la Falaise rouge, c’est Trafalgar et Austerlitz réunis, ou Salamine et les Thermopyles, c’est à dire le mariage réussi d’une tactique imparable et d’une volonté de fer contre les probabilités et la puissance brute. Un événement redécouvert grâce à un récit qui constitue encore aujourd’hui un best-seller, celui de Luo Guanzhong, l'Histoire des Trois Royaumes, publié au XIIIe siècle. Or ce dernier prend très largement ses aises avec la réalité, développant des caractères, magnifiant des faits et renforçant certains détails afin de satisfaire des lecteurs avides d’exploits héroïques. John Woo aurait pu rechercher une analyse fine des circonstances, il a préféré marier l’épique et l’historique.

Deuxièmement, le métrage souffre-t-il de son montage occidental ? Difficile à affirmer. Il y a certes des lacunes sensibles, surtout dans la seconde partie, qui ont peut-être poussé certains critiques à déplorer une succession incessante (et hop, je glisse une autre allitération, c’est ma tournée !) de combats et de faits d’armes au détriment d’un développement des personnages. Comme si nos références en la matière étaient aussi respectueuses de la psychologie des belligérants… La version intégrale recommandée par Niko peut tout aussi bien être insupportablement lourde et futile, mais je l’attends désormais avec impatience, d’autant que je ne souscris pas vraiment aux arguments présentés pour défendre la pertinence des deux montages :

Le public occidental ne pouvant rester quatre heures devant un film chinois sous-titré, les cinéastes ont choisi de couper le film en deux parties pour le marché asiatique, et d'en sortir une version courte pour le public occidental. Ah bon ? L’auteur de cette chronique reprise chez Allôciné ne fait sans doute que répéter les allégations des producteurs, mais je ne vois pas en quoi il est plus difficile de regarder pendant 4 heures des guerriers chinois que des elfes et des hobbits, le parcours d’une reine d’Egypte, un débarquement sur des plages normandes ou un récit biblique…

Alors, qu’en est-il ?

Eh bien, j’ai aimé. D’autres n’aimeront guère, se heurtant aux nombreuses faiblesses ou facilités. C’est ainsi.

Il est de fait qu’on se trouve devant un produit inédit. On y sent de façon prégnante l’ambition de plaire au public occidental, celle de conserver une façon de faire qui a fait ses preuves et des émules, et enfin celle de demeurer fidèle au matériau de base. John Woo, d’abord, s’y est manifestement maîtrisé, calmé, ne dispensant ses trop fameux ralentis qu’au compte-gouttes, et d’une façon plutôt élégante et subtile : outre les points d’orgue de certaines acrobaties, héritées du cinéma d’arts martiaux traditionnel, ils viennent surtout souligner un détail, un visage (celui, magnifiquement mis en valeur, de la très belle épouse de Zhou Yu)…

Le film cherche son équilibre dans une première partie un peu indolente soulignée par une voix off très didactique, s’évertuant à aligner de manière égale des plans de paysages forcément sublimes, des affrontements massifs et des séquences intimes (dialogues assez mous, gangrenés de lieux communs agaçants, et scènes muettes où les regards expriment l’indicible devant une tasse de thé ou une fenêtre ouverte). Ensuite se met en place, savamment, l’énorme finale que constitue la bataille de la Falaise rouge, de part et d’autre d’un secteur du fleuve Yang Tsé, où tous les éléments seront associés aux décisions des stratèges, un peu comme pour rattacher les actes des hommes aux pouvoirs des dieux : le vent et le feu se ligueront contre la terre et l’eau et les principes du yin et du yang trouveront leur symbolique régulièrement mise en valeur dans un cadre parfaitement étudié. Pardi : 800 000 soldats de l’empire contre une armée valeureuse et digne d’à peine 50 000 hommes, c’est typiquement le genre de disproportion qu’on met en exergue des plus grandes batailles du passé. Ca exalte les valeurs et propulse les guerriers au rang de héros.

C’est cela qui m’a intrigué. Le film n’est pas très subtil dans son ensemble, mais il plaît, parce qu’il sait caresser dans le sens du poil. Surtout que, dans un affrontement d’une telle ampleur, on s’aperçoit bien vite que tout repose que les qualités de quelques individus : Cao Cao, le premier ministre avide de gloire et de pouvoir, ne semble entouré que d’incapables, mais il dispose de cette arrogance qui fait les puissants, et de cette suffisance héritée de ses centaines de batailles remportées. Face à lui, les deux rois sont immédiatement sympathiques (bien loin de ce pauvre fantoche hésitant qu’est l’empereur) et savent s’entourer. Un des généraux de Liu Bei est une force de la nature capable de renverser un cheval monté d’un coup d’épaule alors que son acolyte peut défaire cinquante hommes armé d’une seule lance. Dans l’armée de Wu, la valeur des généraux est encore plus flagrante, d’autant que le principal d’entre eux, nommé vice-roi au début de la guerre, est d’un charisme affolant : Zhou Yu, à qui Tony Leung prête sa prestance sans égale. L’amitié qui se noue bien vite entre lui et le stratège de Liu Bei fait également partie des grandes satisfactions qui transcendent l’écran. Au-dessus de la mêlée, où, finalement, le soldat et le cavalier font figure de chair à canon, seuls les généraux paraissent en mesure de faire pencher l’issue du conflit. Certes, ceux des deux royaumes font preuve de sagesse, de sollicitude et d’humanisme (allant jusqu’à se sacrifier pour sauver un pauvre soldat pris sous les flèches ennemies), mais il n’en reste pas moins qu’ils sortent nettement du lot : la guerre est une affaire d’hommes, d’individus, de ceux qui font ployer le destin et influencent le cours des choses, jusqu’à défier les dieux eux-mêmes. Sous cet angle, la guerre ressemble à ces parties d‘échecs où la stratégie prévaut sur la force brute : du coup, pour nous qui ne connaissons pas cet événement, l’issue du conflit n’est plus aussi sûre – et les gentils ont une chance de gagner. Gentils, oui, car les caractères sont tout de même présentés très simplement : Cao Cao n’a que faire de ses hommes, alors que le sage Liu Bei préfère battre en retraite pour protéger ses villageois du pillage et de l’asservissement. Quant à l’impétueux jeune roi de Wu, il gagnera ses galons de souverain respectable en sachant prendre les bonnes décisions au bon moment. Naïf, mais désarmant.

Si la guerre n’est manifestement pas une affaire de femmes, deux d’entre elles joueront un rôle non négligeable, voire crucial, dans cette tragédie : la femme de Yu, qui sait combien Cao Cao est épris d’elle, et la sœur du roi Sun Quan qui désire être au cœur de l’action. De quoi se concilier les spectateurs occidentaux habitués à ce que le sexe faible ne soit pas désavoué (bien qu’il soit rarement autre chose qu’un mignon accessoire au cinéma).

Les chocs frontaux des corps d’armée ont de l’allure, il n’en reste pas moins qu’ils cèdent la place bien vite à des prouesses de ces généraux capables de saisir une lance au vol pour transpercer l’ennemi ou de planter à la main une flèche dans le cou d’un adversaire à cheval. Quelques vues aériennes abondamment pourvues de trucages numériques (peu convaincants) tentent même de donner, par moments, un aperçu tactique des forces en présence, ce que des films comme Troie avaient été incapables de proposer au contraire d’un Alexandre (celui d’Oliver Stone) dont c’était une des rares qualités. C’est plus laborieux pour la bataille navale : si l’on voit de jolis bateaux naviguer sur le fleuve, noircissant l’horizon tant ils sont nombreux, les affrontements sont nettement plus brouillons, et ce ne sont pas quelques plans sous-marins qui leur donneront du punch. On se contente d’éperonnages impressionnants à grands renforts de basses, suivis d’explosions de flammes qui embrasent la coque et la mâture. Au temps pour ceux qui cherchaient le spectaculaire dans d’improbables remakes de films de corsaires : pas ou très peu d’abordages, pas vraiment de manœuvre brillante. Encore une fois, c’est à terre que les passes d’armes se montreront convaincantes, avec des séquences d’assaut un peu courtes mais assez prenantes rappelant les grands moments des films de guerre de nos jeunes années, voire, mais en moins mythique, la séquence du gouffre de Helm : on fluctue souvent entre les péplums avec les dispositions tactiques et les assauts de forteresse où l’objectif est de saper des fondations, opérer une brèche dans une muraille, déstabiliser la défense, faire des diversions. Pas toujours très lisible, mais haletant. En revanche, comment ne pas adhérer à ces formations très romaines où les guerriers, armés de boucliers et de lances, doivent se mouvoir avec discipline et organisation ? Pas toujours réaliste, mais terriblement séduisant.

Si l’héritage des films de sabre est sensible, on s’aperçoit aussi que le ton demeure sérieux, même si, encore une fois, les répliques sont généralement niaises (peut-être la VF a-t-elle aussi aseptisé tout cela, à voir). On sourit rarement : la gravité du moment imprègne le métrage. Mais on ne peut parfois s’empêcher d’être interpellé par quelques choix, comme ces soldats de l’armée impériale qui se détendent en pratiquant un jeu de balle très proche du football ou ces sortes d’arbalètes à répétition fascinantes mais dont je doute de l’existence au début du IIIe siècle. Lorsqu’on ajoute ces remarques à l’omniprésence de la poudre (ce feu grégeois qui impressionna tant les chevaliers occidentaux) et des armes liées à son emploi (bombes et grenades) ainsi qu’à l’utilisation de mini-montgolfières pour transmettre des signaux, on se demande s’il n’y a pas là-dessous la volonté d’un pays qui cherche à redorer son blason, voire à imposer son statut de puissance mondiale comme il l’avait fait par sa gestion discutable des Jeux Olympiques ? En tous cas, ça fait vitrine. Et débat, donc.

N’oublions pas une très belle partition, vraiment réussie, alliant les airs de flûte et de cithare traditionnels à la symphonie orchestrale plus proche de nos habitudes, sachant développer des envolées lyriques tout en demeurant constamment dans le registre de la mélancolie, comme si, après tout, la conclusion de cette guerre n’était après tout que la défaite du genre humain.