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l'Ecran Miroir

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Watchmen ou la Sainte Trinité héroïque

Watchmen ou la Sainte Trinité héroïque

L’autre jour, en essayant de mettre par écrit quelques-unes de mes impressions post-projection, me sont venues quelques idées que j’ai eu tout d’abord l’intention de mettre à la suite de ma chronique, à brûle-pourpoint. Ensuite, j’ai pensé, un (tout petit) peu gaillardement à rédiger une sorte d’essai sur le thème qui me titillait. Là aussi, j’ai préféré rebrousser chemin : d’autres l’ont certainement fait, et sans doute mieux que moi car de manière constructive et documentée. Je ne voulais pas (et n’avais surtout pas le temps de) me lancer dans ce genre d’efforts, préférant laisser la porte ouverte à mes collègues Illuminati. Toutefois, afin de semer quelques pistes à explorer, j’ai tâché de mettre en forme ces idées et de vous en présenter un bref aperçu.

 

Watchmen, quelques jours après, continue de m’enthousiasmer, mettant en lumière certains des sujets que Moore avait déjà brillamment éclairé de sa plume alerte. Notamment, le statut contemporain du héros. Du super-héros. Protéiforme, versatile, dont les valeurs et l’image ont tant changé suivant les modes et les époques. Et le film, à l’instar du comic-book, semble s’être fait un malin plaisir à en exposer les différentes évolutions.

 

Il y a le vigilante costumé, à la tenue voyante, rarement seyante, et au nom se voulant impressionnant mais tragiquement ringard aujourd’hui : combattant le crime, soutenu par une haute opinion de la Justice, il défait le sméchants grâce à une connaissance supérieure des arts martiaux, mais il ne tue pas et les livre, gentiment, à la police. Histoire de les retrouver plus tard et de se défouler sur eux, sans excès de violence et sans haine. Ce sont les Minutemen, ridicules et grandioses, et qui survivent au travers de Laurie, fille de la première Silk Spectre, et de Dan, héritier présomptif du premier Nite Owl. Une loi les a mis à l’écart alors qu’ils étaient membres des Watchmen, mais on sent que ça les démange encore. Seulement, ils ont déjà vaguement conscience que le monde est allé trop vite pour eux. Est plus noir qu’ils ne le pensaient. Plus profond.

 

Surtout qu’ils L’ont côtoyé. Lui, le premier – et le seul véritable – SUPER-héros, doté de pouvoirs presque infinis : Jon Osterman, alias Dr Manhattan. Il recompose ses cellules comme on modèle de la glaise, perçoit simultanément le passé et l’avenir, se déplace instantanément d’un bout à l’autre du Système solaire. Et, incidemment, défend le drapeau américain. A lui seul, une menace pour l’équilibre des puissances, un prétexte pour que l’URSS se dote massivement d’ogives nucléaires. A lui seul, il a permis aux USA de remporter la guerre au Vietnam : il y arpentait les champs de bataille, tel un messager divin foudroyant les hommes. Grâce à lui, Nixon s’est fait réélire. Plusieurs fois. Sur un plateau de télévision, un homme affirmait, parlant de Jon, que l’Amérique avait créé un dieu (et qu’elle ne pouvait que s’en féliciter). Seulement tous ces pouvoirs font de lui un être à part. Pas torturé, comme le Silver Surfer, mais détaché des contingences, des humains qui prient et se meurent. L’enquête de Rorschach ne l’intéresse pas : après tout, il sait peut-être jusqu’où cela le mènera. Le traitement de cet être supérieur fournit quelques lignes de dialogue délicieusement éthérées et élève sensiblement le niveau. Tout-puissant, entité quasi-cosmique, il existe et s’interroge. Il a servi son pays dans le passé, mais la perspective d’une guerre nucléaire ne paraît plus l’affecter. On le sent sur le départ, et cela affectera le destin de la planète entière. Et si cela n’était qu’une manœuvre de diversion ? Mais qui pourrait être capable de diriger les actes d’un tel être ?

 

Et puis il y a le héros moderne. Il n’est plus tout puissant, loin de là, et il n’est pas forcément gentil, innocent et loyal : on le préfère torturé, inquiet, s’interrogeant sans cesse sur ce qui le pousse à rendre la Justice, parfois de façon expéditive. Les forces de l’Ordre ne l’aiment pas et, parfois, le pourchassent. Lui a une vision très claire, mais sans doute aussi paranoïaque, de l’univers qui l’entoure – et ce n’est pas beau à voir. Il doute et se cherche, mais il avance. Son plus grand pouvoir réside dans sa volonté inflexible, dans son attachement à des principes auxquels il ne dérogera jamais. Il lui arrive d’aller à l’encontre de la Loi, mais il protègera toujours, au fond, la veuve et l’orphelin. Et puis, ce n’est pas un tendre. Solitaire avant tout, il lui arrive de se joindre à un groupe, tout en conservant un caractère fondamentalement individualiste. Il a hérité certains des aspects de ces aventuriers romantiques, mus par un idéal qu’on a du mal à discerner : il n’est sans doute pas beau mais magnétique et troublant. Personnage aux multiples facettes, il est avant tout l’antithèse du demi-dieu monolithique de l’Age d’Or. Il ne répugne pas de faire preuve de violence, car il connaît mieux que d’autres la violence du monde. Rorschach est de ceux-là, et il est plus encore, insaisissable et répugnant, et tellement charismatique.

On pourrait étendre l’étude au Comédien, brute sanguinaire au charme dingue, iconoclaste et opportuniste ou surtout à Ozymandias, archétype du self-made-man s’émouvant de sa propre perfection, dont l’intelligence aiguisée ne peut se prévaloir que d’un physique impeccable.

Autant de modèles, autant d’angles pour explorer l’inconscient de l’Américain s’émerveillant de sa toute-puissance et craignant déjà la chute imminente.