Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
l'Ecran Miroir

l'Ecran Miroir

Menu
Lui, Asimov

Lui, Asimov

Moi, Asimov

Un testament d’Isaac Asimov, Ó Denoël 1996

 

Vers 1990, Janet, la seconde épouse d’Isaac Asimov, lui suggéra de récrire une autobiographie. D’abord parce que la première, datant de 1977, était a fortiori incomplète ; ensuite en raison de la grave maladie qui venait de le frapper ; et enfin parce qu’elle estimait qu’il était nécessaire d’écrire autre chose que le très dense ouvrage qui avait été publié en deux volumes et s’inscrivait dans une ligne narratrice chronologique : elle pensait qu’un livre plus thématique, plus convivial et faisant davantage appel aux anecdotes – donc à sa prodigieuse mémoire. Au lieu donc de constituer un volume complétant In memory yet green (1979) et In joy still felt (1980), on a donc un nouveau panorama de la vie de l’homme qui est la meilleure personnification de la SF littéraire et de l’écrivain ayant remporté le plus de récompenses.

 

Moi-Asimov.jpgRiche. Etonnant. Stimulant. Emouvant. Ce livre est tout à la fois, une chronique douce-amère de la seconde moitié du XXe siècle, un témoignage frappant sur la condition d’écrivain, le portrait faussement modeste et souvent ironique d’un homme extraordinaire – et qui se savait exceptionnel, et un recueil enchanteur de centaines d’anecdotes touchant aussi bien les plus grands écrivains de l’Age d’or de la SF (Pohl, Heinlein, Simak, Silverberg, Sturgeon et Clarke) que des personnalités rencontrées au sein des nombreuses associations auxquelles il avait adhéré. On y voit un jeune émigré russe surdoué profondément intégré à la culture américaine, traditionnaliste, plein de bonne humeur et capable de bons mots. Un lecteur acharné, un écrivain infatigable. Comme en témoigne sa femme Janet, il n’aimait rien tant que le fait d’écrire

acte générateur de joie pendant lequel il se détendait complètement.

Il avait soif de culture et de connaissances et s’escrimait à les partager. Lui qui avoue être un piètre scientifique (brisant du même coup certaines vérités auxquelles je croyais) se déclare également un maître en matière de conférences et de vulgarisation : mettre à la portée de tous le savoir accumulé par les hommes était ce qu’il préférait par-dessus tout, davantage même que la SF. On est surpris d’apprendre que ses derniers romans lui ont été imposés par sa maison d’édition, Doubleday, qui acceptait tous ses projets (un guide de la Bible, un autre de Shakespeare, un autre sur le répertoire complet de Gilbert & Sullivan) en échange de textes de SF faisant suite à Fondation foudroyée, qui avait obtenu le prix Hugo. Comment, le père de la saga des Robots, de celle des Fondation, des romans sur Elijah Baley, l’auteur des Dieux eux-mêmes ou de la Fin de l’Eternité devait donc se forcer à écrire de la SF dans la seconde moitié de sa vie ? Il faut croire que oui car c’est en raison du succès incroyable des rééditions de ses œuvres de jeunesse que les éditeurs l’ont poursuivi de leurs assiduités, lui qui pensait en avoir fini. C’est une des raisons pour lesquelles il s’est appliqué à boucler la boucle et à lier, parfois un peu artificiellement, tous ses cycles majeurs entre eux.

S’il s’estimait bon écrivain, il se considérait plutôt comme un excellent orateur et vulgarisateur, mais surtout comme un auteur prolifique – et chez lui, ça n’avait rien de péjoratif, il s’en enorgueillissait. Sa passion de l’écriture l’emportait sur tout. Sa femme retrouva après son décès une petite note qu’il avait rédigée, elle est édifiante :

En l’espace de quarante années, j’ai publié un texte tous les dix jours en moyenne.

Pendant la seconde moitié de ces quarante ans, j’ai publié un article tous les six jours en moyenne.

En l’espace de quarante années, j’ai publié en moyenne mille mots par jour.

Pendant la seconde moitié de ces quarante ans, j’ai publié en moyenne mille sept cents mots par jour.

A l’époque où il rédigeait cette autobiographie, il en était à 451 livres publiés – et cela le désolait. Il en aurait voulu tellement plus ! A la question que lui posa la journaliste Barbara Walters : « Et si les médecins ne vous donnaient plus que six mois à vivre ? » Il répondit :

Je taperais plus vite.

Mais s’il adorait écrire, il détestait voyager, et les chroniques de ses rares déplacements valent également le coup d’œil. Cependant, son livre est certainement plus axé sur les rapports qu’il entretenait avec les autres, sa première épouse, ses enfants (il reconnaît avoir été bien trop occupé pour être qualifié de bon père), ses collègues et ses amis fidèles. Bon vivant, solide et aimant la bonne chère, il aurait pu vivre encore plus longtemps si son organisme ne l’avait soudain trahi. La fin de sa vie, auprès de sa tendre femme Janet, est douloureuse. On souffre avec lui lorsqu’il lui est demandé de freiner sur son travail, mais s’arrêter d’écrire était bien au-dessus de ses forces. Tout au plus a-t-il dû différer des projets. Il disait :

J’ai toujours eu l’ambition de mourir sous le harnais, le front calé sur un clavier de machine à écrire et le nez coincé entre deux touches, mais le sort en a décidé autrement.

Seulement ses problèmes de santé sont devenus insurmontables… et c’est Janet, une personne remarquable, qui a achevé son ouvrage par une sorte de postface terriblement émouvante, rajoutant ici et là quelques petits commentaires vivifiants. On apprend ainsi qu’en 1991, Jim Davis avait publié un strip de Garfield souhaitant un bon anniversaire au Bon Docteur. Cet homme-là faisait désormais partie du quotidien des New-Yorkais, était entré avec élégance dans leur vie. Les dictionnaires du monde entier l’ont référencé, allant même jusqu’à mentionner la création des Trois Lois de la Robotique (que pourtant il a toujours essayé de réattribuer, au moins partiellement, à son ancien éditeur et mentor John Wood Campbell Jr, directeur d’Astounding Science-Fiction, la revue la plus populaire des années 40).

Isaac Asimov s’est éteint en 1992, rassuré sur son sort car il savait, tout comme Hari Seldon, inventeur de la psychohistoire, qu’il pouvait contempler son œuvre et s’en satisfaire, tout comme il pouvait s’estimer vivre dans un des milliers de futurs qu’il avait imaginés. Son style simple, niant les effets et les tournures compliqués, les descriptions emberlificotées, mais s’attachant toujours aux dialogues et à la véracité scientifique, a contribué à mettre sur pied des modèles qui perdurent encore dans la Science-Fiction. Il a surtout permis à des millions d’enfants d’entrer dans le monde de l’Imaginaire, d’explorer l’espace et le temps, de parcourir les possibles tout en s’instruisant, se cultivant et, surtout, se distrayant.

Cet homme indispensable me manque terriblement, il est de ces êtres dont on se dit qu’on aurait dû en faire la connaissance plus tôt ; il est désormais au milieu de ceux qu’il a imaginés et créés, à qui il a donné la vie et, un jour ou l’autre, vous tiendrez un de ses livres entre vos mains, ou vous verrez un film adapté de ses écrits (aucun ne fut fait de son vivant, et jusqu’à I, robot, aucun ne fut intéressant). Ce jour-là, n’oubliez pas d’avoir une pensée pour lui. Il le mérite.