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l'Ecran Miroir

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[critique] Sale Temps à l'Hôtel El Royale

[critique] Sale Temps à l'Hôtel El Royale

[critique] Sale Temps à l'Hôtel El Royale

« Tarantinesque ».

C’est ainsi que la campagne de publicité accompagne élogieusement la sortie du dernier bébé de la Fox, un film chouchouté par son scénariste-réalisateur Drew Goddard et qui a attiré la sympathie de nombreux critiques lors de sa diffusion en salles en novembre 2018.

Un néo-adjectif qui veut tout et rien dire, utilisé un peu trop systématiquement dès lors qu’une production revêt quelques-uns des gimmicks du créateur de Pulp Fiction. Pour peu que ce soit violent, un peu bavard, bourré d’humour noir et ouvertement référentiel, ça doit être « tarantinesque ». Soit. Après tout, ce n’est pas plus mauvais qu’un autre qualificatif.

[critique] Sale Temps à l'Hôtel El Royale

D’autant que cette œuvre a été conçue pour s’affranchir des codes de certains genres, dont le film noir, tout en en respectant certains principes de base. On rigole, on en fait des caisses, mais on tient à son étiquette, histoire de montrer ce qu’on sait faire. Et ce n’est pas une mauvaise stratégie, finalement.

Passée la séquence d’intro, en plan fixe avec un cadrage singulier (qui prendra sa raison d’être plus tard dans le film) – un homme entre dans une chambre d’hôtel et s’y livre à des travaux méticuleux en vue de dissimuler un encombrant paquet avant un rendez-vous imminent – on pénètre de plain-pied dans l’hôtel qui va devenir ostensiblement le personnage central du film, à la fois axe de symétrie et nœud gordien d’une intrigue délicieusement tordue. Par une belle journée ensoleillée, quatre individus se retrouvent à la réception immense et vide de cet hôtel atypique, situé pile sur la ligne de démarcation entre la Californie et le Nevada, visiblement construit en des temps où la clientèle abondait qui se pressait sur les berges du lac Tahoe. Le clinquant des chromes, les tenues ostensibles, les décors rétro-futuristes nous placent l’époque : la fin des années soixante, où l’insouciance de l’après-guerre cédait douloureusement sa place à la paranoïa et aux questions d’éthique.

[critique] Sale Temps à l'Hôtel El Royale

Quatre individus qui semblent ne pas se connaître, tous très différents (un représentant de commerce volubile et trop poli pour être honnête, un prêtre un peu rêveur à la limite de l’obséquiosité, une jeune femme noire nerveuse et sur ses gardes et enfin une hippie chic dont la décontraction dissimule une froide détermination. On se regarde en chien de faïence, on multiplie les attentions polies à moins de cultiver savamment une froide indifférence et on attend le personnel qui tarde à se montrer. Arrive enfin Miles, à la fois groom, serveur, barman, réceptionniste et gérant qui pond son speech sur l’histoire de cet établissement, lequel a connu des jours meilleurs et dont une partie restera fermée, la basse saison venant de débuter (nous sommes donc en automne et le prêtre annonce la pluie pour bientôt).

[critique] Sale Temps à l'Hôtel El Royale

Les pions sont donc avancés pour la partie d’échecs mêlée de poker menteur qui va se jouer devant des spectateurs souvent rompus à l’exercice (ce n’est pas la première fois qu’on nous propose à l’écran la réunion dans un hôtel/motel apparemment impromptue de personnages louches qui ne tarderont pas à en découdre, comme dans Identity) : on sait donc que quelque chose est caché sous le plancher d’une des chambres et qu’au moins l’un des protagonistes est là pour le récupérer. La vérité s’avèrera plus pernicieuse, et délicieusement plus perverse. Nous n’en dévoilerons donc rien de plus.

Le film tout entier est construit sur cette promesse, ce jeu du chat et de la souris qui le rend ludique à souhait, nous promenant d’une chambre à l’autre tels des voyeurs observant ceux qui observent les autres. On épouse, on duplique ou on amplifie les doutes, les suspicions, les angoisses et le questionnement de ces êtres fantomatiques dont on sait pertinemment qu’ils ne sont certainement pas tous ce qu’ils prétendent être. Et toujours, partout, le décor de cet hôtel tentaculaire qui se déploie autour d’une caméra complice, souvent subjective, et demeure fermement ancré en tant que lieu principal du script, tel une scène de théâtre où  se jouerait la plus brutale des révélations.

[critique] Sale Temps à l'Hôtel El Royale

Car le film s’avère brutal, en ce sens qu’il aime surprendre le spectateur en l’endormant délicatement par le biais de situations convenues et de dialogues sirupeux avant de nous asséner le coup qui assomme et laisse groggy : une formule héritée du film d’horreur que Goddard maîtrise à merveille (n’est-il pas le co-créateur de la Cabane dans les bois ?). Sa violence se cantonne à des actes brefs dont la mise en scène désarçonne, d’autant que, après la mise en situation, on découvre l’envers du décor : le passé de chaque protagoniste, et une partie des raisons qui l’ont amené en ce lieu. Ces petits flashbacks n’entravent pas l’intelligibilité de l’intrigue qui avance à grand pas et parvient, malgré d’évidents passages obligés, à joyeusement surprendre. Il faut cependant reconnaître que certains segments s’avèrent un peu lourds qui altèrent le rythme, notamment tout ce qui tourne autour de l’introduction du personnage énigmatique joué par Chris Hemsworth. La volonté manifeste de le mettre en avant alors même qu’il n’apparaît pas avant la moitié du métrage désorganise l’agréable dynamique de l’ensemble qui saura tout de même trouver un finale à la hauteur, féroce, jubilatoire et rédempteur. Elaboré avec les archétypes du film noir, El Royale use des codes du film d’horreur et des cadrages du western spaghetti pour échafauder une véritable proposition de cinéma, sans réelle originalité mais avec fougue et savoir-faire.

[critique] Sale Temps à l'Hôtel El Royale

Sous sa tenue de clergyman à la mémoire défaillante, Jeff Bridges (qui se présente sous le

nom de Père Flynn ! Les fans de Tron apprécieront) rayonne avec une ravissante malice, passant de la mélancolie à la fureur, de l’appréhension à la forfanterie avec une aisance déconcertante. En face, Jon Hamm fait le job dans la peau de ce VRP délicieusement agaçant. Cynthia Erivo tient la dragée haute à tout ce beau monde là où Dakota Johnson peine à se démarquer de sa plastique impeccable.

Un film manquant peut-être de mordant, un peu tiède dans ses développements, mais qui saura satisfaire les spectateurs les plus exigeants en proposant un spectacle de qualité, de l’excellent cinéma à voir, qui ne ment pas sur la marchandise, construit sur des personnages amoureusement conçus et sachant remuer la petite fibre nostalgique en chacun de nous, par le biais notamment d’une bande originale articulée autour de standards enregistrés en direct (sur le plateau !) ou diffusés sur le magnifique juke-box du hall. Parmi tous les films récents, un choix qui s’imposera de lui-même.

 

Disponible depuis le 13 mars 2019 chez 20th Century Fox, en DVD, Blu-Ray, Blu-Ray 4K Ultra HD et VOD.

Titre original

Bad Times at the El Royale

Date de sortie en salles

20 novembre 2018 avec 20th Century Fox

Date de sortie en vidéo

14 mars 2019 avec 20th Century Fox

 

 

Photographie

Seamus McGarvey

Musique

Michael Giacchino

Support & durée

DVD Fox (2019) zone 2 en 2.39:1 / 142 min