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l'Ecran Miroir

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[TV] Making a murderer

[TV] Making a murderer

[TV] Making a murderer

Grâce aux conseils avisés d'un ami, nous nous sommes lancés récemment dans l'aventure Making a murderer.

Voilà un format inhabituel (pour nous en tous cas) dont on pouvait craindre le caractère trop formel pour véritablement intéresser, quand bien même les faits seraient captivants : en effet, cette série de dix épisodes est entièrement constituée d’images et d’enregistrements audio provenant des archives judiciaires, des interviews télévisées ou du reportage au jour le jour sur cette affaire qui continue de passionner l’Amérique. Une masse d’information hallucinante qui montre combien les médias se sont régalés devant ce thriller réel qui a secoué les habitudes de ce petit comté du Wisconsin sur les trente dernières années.

Tout commence par un fait divers sordide, la découverte d’un cadavre sur une plage en 1983. Une fois la jeune femme identifiée, les soupçons se portent très vite sur Steven Avery, travaillant avec ses parents dans une casse automobile du comté de Manitowoc. Le bonhomme fait partie de ces marginaux que la populace regarde d’un mauvais œil, et l’enquête tire des conclusions très rapides, dues au fait que Steven a déjà un casier judiciaire. L’avocat commis d’office fait ce qu’il peut et on peut déjà se rendre compte de certaines négligences dans l’investigation. Pourtant, le jugement est rendu et Steven est condamné. Fin du premier acte.

La vie reprend son cours, mais la famille de Steven n’en démord pas : il est innocent et il faudra bien que la vérité éclate. L’histoire est portée à l’attention d’une association qui vise à rendre public les manquements à la Justice dans l’Etat du Wisconsin : Steven Avery devient dès lors leur porte-drapeau et ils vont faire en sorte que son cas soit réexaminé. Or, non seulement les analyses de l’ADN ont fait un bond en avant, mais des informations capitales ont été sciemment négligées par le bureau du shérif (comme le fait qu’un individu ait été appréhendé dans un autre comté et ait confessé le crime pour lequel Steven était incarcéré). La science et la Justice confirment donc l’innocence d’Avery, qui retrouve la liberté en 2003 devant une horde de photographes et de reporters, découvre ses neveux et nièces nés dans l’intervalle et ne semble pas nourrir de ressentiment autre que la volonté d’obtenir réparation. Fin du deuxième acte.

Pendant ce temps, une procédure judiciaire met au jour les graves manquements dans l’enquête menée par les forces de l’ordre du comté, et un dédommagement conséquent (aux alentours de 400 000 $) est accordé à Steven, lequel est encouragé à les poursuivre au civil par ses deux avocats, désormais totalement investis dans l’affaire. Et là, coup de théâtre : alors que des enquêteurs et des juristes viennent de déposer pour le Wisconsin Innocence Project, un nouveau fait divers secoue l’opinion dans la région. Il s’agit de la disparition de Teresa Halbach, une photographe spécialisée dans les voitures du comté voisin de Calumet. Steven est très vite interrogé car il était dans son agenda. Il reconnaît placidement avoir honoré son rendez-vous avec elle et confirmé qu’elle devait prendre des photos d’un véhicule sur sa casse pour un magazine quelconque. Il semble bien qu’il soit la dernière personne à l’avoir vue en vie. Des battues sont organisées. Au cours de l’une d’elles, une personne déniche le 4x4 de la disparue… chez les Avery. Des enquêteurs du bureau du shérif de Manitowoc viennent prêter main-forte à ceux de Calumet City : la propriété de Steven est cernée, les Avery expulsés et les lieux fouillés pendant des jours. La présomption d’innocence de Steven est vite mise à mal par les journalistes comme les forces de l’ordre mais rien n’y fait : on finit par trouver des restes calcinés de la jeune femme et Steven se retrouve inculpé de rapt, de viol, de mutilation et d’assassinat. Nous sommes en 2005.

Fin du troisième acte… et nous n’en sommes qu’au début de la série de 10 épisodes qui va désormais suivre, parfois minute par minute, le déroulement de l’enquête préalable entachée de négligences hallucinantes, dans laquelle les officiers de police impliqués dans la première affaire Avery (et donc reconnus coupables de graves manquements en ayant ignoré certaines preuves et laissé dans la nature le véritable meurtrier qui a commis deux autres crimes ensuite) prennent en main les investigations qui étaient du ressort de leurs collègues de Calumet : ce sont eux qui dénichent miraculeusement des preuves confondantes (en des lieux qui avaient été fouillés de nombreuses fois auparavant : on avait droit avec JFK à la « balle magique », ici c’est une « clef magique » qui apparaît comme par magie) et qui extorquent à Brendan, un neveu un peu simplet et voisin de Steven des aveux inouïs sur les circonstances de ce crime abominable.

Savamment montée, cette série maintient un suspense d’une rare intensité ponctuée par une bande son subtile et la musique de Santaolalla. On termine chaque épisode abasourdi par les trouvailles des enquêteurs de la défense de Steven dont on suit le procès un peu assommé tant les preuves s’accumulent contre l’accusation – mais aucune des requêtes, qui paraissent légitimes, des avocats de Steven n’aboutit, le Juge restant sourd à leurs allégations. Petit à petit, on découvre cette Justice bancale, viciée, qui fait dire à un des légistes à la fin de la série que, malgré la présomption d’innocence, si vous vous retrouvés accusés et traînés à la Cour, il vous faudra beaucoup de chance pour la prouver. L’accumulation des preuves contre l’accusation (des aveux obtenus chez un mineur sans la présence de son avocat ou de sa mère, un conflit d’intérêt devant normalement interdire la présence des officiers de Manitowoc, des preuves manifestement trafiquées, des témoignages incohérents, des mensonges avérés) fait souffler le chaud et le froid, permettant au spectateur successivement d’espérer une fin heureuse pour Avery puis de se désespérer devant les décisions contradictoires et les coups de théâtre qui émaillent le procès. On aurait pu faire dix films avec le nombre inimaginables d’éléments à charge – et ici, tout est vrai ! D'autant plus que la fameuse théorie du complot se fraie un chemin dans notre cerveau, parvenant çà et là à pointer du doigt des évidences obscures. Evidemment, une fois qu'on se réveille du quasi K.O. produit par chaque fin d'épisode, on parvient à se dire que des éléments ont pu également être omis par les créateurs de la série, et on finit au bout d'un moment par comprendre l'orientation donnée à cette affaire. Une petite recherche sur Internet confirmera que les dix ans de travail ont révélé beaucoup plus que ce qui apparaît à l'écran, tant du côté de la défense (notamment à propos d'autres suspects éventuels) que de celui de l'accusation (le procureur, mis à mal récemment pour une affaire de moeurs, a souligné les lacunes du scénario en démontrant qu'il y avait nettement plus de preuves que celles qu'on aperçoit). On est donc plus proche d'un Central Park Five que de the Jinx (pour ceux qui raffolent de ces documentaires astucieusement montés sur des faits réels).

La série s’achève en 2015 (dix ans de travail) en donnant un état des lieux peu rassurant, après avoir remué les consciences d’une Amérique trop sûre de son système judiciaire, trop refermée sur ses besoins sécuritaires, une Amérique dans laquelle les forces de l’ordre préfèrent désigner un coupable idéal plutôt que de chercher le véritable auteur des méfaits, et dans laquelle les discriminations (raciales comme dans Un coupable idéal, sociales ici) tiennent le haut du pavé. Car si, comme le laissent à penser de très nombreux faits, Steven est innocent, cela signifie que pendant toutes ces années, et pour la seconde fois en ce qui le concerne, un criminel court toujours – et il perdra à nouveau une grande partie de sa vie à moisir derrière les barreaux pour quelque chose qu’il n’a pas commis, voyant sa famille partir en déréliction, sa réputation moisir, ses perspectives d’avenir se réduire. Et s’il est effectivement coupable (Steven n'était de toutes façons pas un saint), alors peut-être était-il déjà le coupable pour le précédent crime - ou pour d'autres non avoués ?

L’impact de l’affaire sur les consciences et de la série Netflix qui les a doublement aiguillonnées a engendré une vague de protestation et une pétition atteignant le million de signatures. Je ne sais pas ce que ça donnera au niveau judiciaire, mais je viens d’apprendre que Netflix a commandé une deuxième saison aux créateurs de Making a murderer. Ce qui veut dire qu’il y a de la matière pour de nouveaux épisodes : doit-on s’en réjouir ? Oui, oui, dira le spectateur avide, tandis que l’humaniste utopique pleure sur la tunique souillée d’une Justice décidément bien aveugle…

 

Titre original

Making a murderer

Créé par 

Laura Ricciardi & Moira Demos

Date de 1e difffusion

18 décembre 2015 sur Netflix

Date de sortie en DVD

 

Scénario 

William Roberts, Walter Newman & Walter Bernstein d’après le film d’Akira Kurosawa

Distribution 

 

Photographie

Moira Demos & Iris Ng

Musique

Gustavo Santaolalla & Kevin Kiner

Support & durée

VOD / 10 épisodes de 47 à 66 minutes

 

Synopsis : Steven Avery, jeune citoyen américain, est accusé du viol et du meurtre d’une jeune femme dans le Wisconsin. Clamant son innocence, il est pourtant rapidement incarcéré et déclaré coupable. 18 ans plus tard, des tests ADN le mettent hors de cause. Lorsqu’il sort de prison, une procédure visant à l’indemniser est en cours, et il attaque le comté de Manitowoc au civil en demandant 36 millions de dollars de dommages et intérêts. C’est alors qu’il est à nouveau arrêté pour l’enlèvement et le meurtre d’une photographe. Là encore, d’énormes failles dans l’investigation (et notamment un conflit d’intérêt rédhibitoire) laissent à penser que son innocence a été bafouée.