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l'Ecran Miroir

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[roman] le soir, Lilith : langueur & décadence

[roman] le soir, Lilith : langueur & décadence

Il y a peu, j’ai été contacté directement par Philippe Pratx qui me proposait de lire son dernier roman. Comme je n’avais pas fait tourner mon Kindle depuis quelques mois, je décidai d’accepter une version dématérialisée.

D’autant que ce roman se présentait comme une œuvre essentiellement vouée au cinéma, le personnage principal étant cette actrice hongroise qui fréquenta les plus grands réalisateurs et acteurs de l’époque avant de se faire un nom puis de disparaître mystérieusement (un suicide ? une réaction à son opiomanie excessive ?). Marier la littérature et le VIArt n’était pas pour me déplaire, au contraire.

La copie proposée était soignée, avec un travail de mise en page évident qui se répercutait sur les titres et sous-titres des chapitres, la lettrine et le changement de typographie lié aux extraits manuscrits. Cela rendait le rythme de lecture fluide et agréable, d’autant que l’auteur découpe régulièrement ses passages par des inserts liés aux souvenirs du narrateur, ses notes biographiques, ses commentaires de films ou les lettres de la disparue. Quelques coquilles ont tout de même réussi à se glisser dans le texte, plutôt bénignes (des déterminants mal accordés notamment, des ponctuations oubliées) : cela ne nuit pas à l’impression de sérieux qui se dégage de l’ensemble.

L’œuvre, en revanche, est plus ardue à envisager, à assimiler. Philippe Pratx est un littéraire, il aime les mots et les phrases riches, les tournures élégantes voire surannées et n’aime rien tant que juxtaposer des propositions bien chargées, noyant ainsi le déroulement de l’intrigue et les très rares actions sous le flot incessant de son verbe précieux. Préférant narrer que retranscrire les dialogues, il nous assoit devant de longs paragraphes mêlant réflexions du narrateur, descriptions et paroles des interlocuteurs retranscrites à la troisième personne. Il en profite pour insérer des termes de vocabulaire rares (je ne connaissais pas « marescible » et le dictionnaire intégré au Kindle a même avoué son incompétence sur 2 ou 3 occurences) ou jouer du néologisme en fabriquant des mots.

J’avoue m’être autant régalé devant ce foisonnement de jolies phrases et de vocables sémillants que je me suis perdu dans la première partie de l’ouvrage, peinant à comprendre les intentions de l’auteur avec ce narrateur oscillant entre rêves, fantasmes, souvenirs et une réalité qu’il préfère fuir, surtout que le ton employé est souvent spleenétique et qu’on se retrouve régulièrement submergé par le mal-être tant de l’écrivain que de cette actrice qu’on ne parvient pas à cerner, ne recherchant rien tant que la déshumanisation, multipliant les expériences sans passion, hantée par un vide qui l’appelle. Certains passages du Journal de Lilith (rédigés dans les derniers mois de sa vie, puisqu’on nous apprend que l’actrice s’est éteinte fin 1924) nous rappellent qu’elle a fréquenté et admiré les milieux surréalistes – et leur style s’en ressent. On navigue ainsi entre Baudelaire et Eluard, entre vague à l’âme et écriture automatique. Seuls les intitulés des chapitres nous maintiennent ainsi dans la direction recherchée et font surnager quelques balises utiles pour le déroulement de l’intrigue, qui se mue, insensiblement, en un drame policier avec son jeu de dupes et ses secrets d’alcôve. Ainsi, quoique toujours entrecoupés de notes et de séquences de films (dont certains n’ont pas été tournés), les derniers chapitres deviennent plus intenses car soutenus par un rythme qui enfin s’accélère, au point d’effriter cette forme de langueur liée au flegme implacable du narrateur : comme les lecteurs, ce dernier, qui pensait ne rien ignorer des agissements et intentions de son ancienne amante, ira de surprises en révélations et le finale aura le don de faire lentement glisser ce roman pesant et languissant vers le film de genre.

Aussi enthousiasmant qu’agaçant par sa probité et sa prolixité, le livre finit par se laisser dompter et offrir une porte de sortie presque trop raisonnable. Fascinant par son ambiance languissante, il rappelle par moments la Forteresse de coton de Curval mais délivre son propre style délétère et hypnotique.

Pour qui ne se noiera pas, le roman s’avère prometteur. J’en profite pour renouveler mes remerciements à l’auteur.

Titre original

Le Soir, Lilith

Auteur(s)

Philippe Pratx

Format

Livre numérique

Editeur

L’Harmattan 2014

Collection

 

Edition originale

 

Traducteur

 

Nombre de pages

217

 

Synopsis : Alors qu'il met en ordre les éléments épars d'une possible future biographie d'une star du cinéma muet qu'il a fréquentée dans sa jeunesse, un écrivain reçoit la visite d'une étrange journaliste qui le presse de lui en dévoiler davantage sur la fameuse Eve Whitefield, plus connue sous son nom originel de Lilith... Dès lors, filmographie, notes manuscrites, souvenirs brumeux se mêlent pour tisser un canevas qui ne parvient pourtant pas à dresser un portrait fidèle d'un personnage hors du commun, jusqu'à ce que la journaliste dévoile à l'auteur une facette inconnue de l'actrice...

[roman] le soir, Lilith : langueur & décadence

Je parle du pouvoir poétique des mots sur les choses. Le pouvoir de changer le monde.

"le Soir, Lilith", p. 105

Interview de l'auteur

Ce qui éloigne le plus l’œuvre de la réalité, c’est, dans celle-là contrairement à celle-ci, la multiplication évidente de ce qui fait sens ; là où le réel est vide et absurde, tout s’emplit et tout signifie.

"le Soir, Lilith", p. 153